Par cette convention, la compagnie française de Guinée s’engageait vis-à-vis le roi très-catholique et vis-à-vis le Roi très-chrétien à importer, en l’espace de dix ans, quarante-huit mille nègres dans les colonies françaises et espagnoles d’Amérique, et les cours d’Aranjuez et de Versailles concédaient à cette compagnie divers priviléges.
Six mois plus tard, le 28 mars 1702, un supplément au traité fut passé à Paris, par lequel divers personnages importants prirent un intérêt dans la compagnie de Guinée et se portèrent garants de l’exécution de ses engagements.
Parmi eux se trouvaient: le célèbre financier Samuel Bernard, comte de Coubert, le conseiller au parlement Doublet de Persan, le trésorier général de la marine Jacques de Vanolles. Du Casse, qui jusque-là n’avait agi que comme plénipotentiaire du roi de France et fondé de pouvoir de la compagnie de Guinée, prit alors un intérêt dans l’affaire.
Il faisait en même temps ses préparatifs de départ pour un voyage qui avait pour but de transporter des troupes espagnoles à Carthagène et de mener au Mexique le vice-roi de ce pays, le duc d’Albuquerque.
La guerre, prévue par du Casse, ayant éclaté au mois de septembre 1701, précipita le départ du nouveau chef d’escadre, en rendant plus nécessaire que jamais l’arrivée du vice-roi au siége de son gouvernement, et en faisant à la France une impérieuse obligation d’envoyer une escadre croiser dans les mers d’Amérique, pour concourir à la défense de ses colonies, contre lesquelles une attaque anglo-hollandaise devenait imminente.
Le 12 avril 1702, l’amiral du Casse mit à la voile ayant sous ses ordres une escadre composée de: l’Heureux, qui portait son pavillon; l’Agréable, commandant de Roucy; le Phénix, de Pondens; l’Apollon, de Muin; le Thétis, chevalier de Roucy, et enfin le Bon, de Renneville. Sur ce dernier vaisseau se trouvait un jeune enseigne pour lequel du Casse avait beaucoup d’affection et qu’il considérait comme un officier d’avenir; c’était un gentilhomme d’une des premières familles de Normandie, le chevalier Nicolas de Grouchy, grand-père du célèbre maréchal de ce nom. Grouchy se distingua pendant le cours de la campagne, pendant laquelle il rendit de bons services. Il fut assez heureux pour justifier la confiance de l’amiral du Casse, qui, l’ayant encore eu sous ses ordres à la bataille de Vélez-Malaga, obtint pour lui la croix de Saint-Louis, en 1707. Grouchy, satisfait d’une distinction ambitionnée à cette époque par toute la noblesse française, se retira fort jeune du service, au grand regret de son protecteur qui lui prédisait un rapide avancement dans la marine. Peut-être cette détermination, inspirée par une excessive modestie, priva-t-elle la France d’un marin remarquable. Peut-être aussi valut-il mieux pour Nicolas de Grouchy une existence obscure qu’une brillante carrière; qui sait le sort que réserve le destin? Peut-être un jour, parvenu aux plus hautes dignités, le marin Grouchy y eût-il rencontré, comme son petit-fils, quelque Waterloo naval, et eût-il été comme lui la victime innocente des fautes d’autrui.
L’escadre se dirigea vers l’Espagne, où elle devait trouver le duc d’Albuquerque et les troupes espagnoles. Elle fut poursuivie par une armée navale anglaise d’une quinzaine de vaisseaux. Ayant pu lui échapper, elle atteignit la Corogne le 8 juin 1702. Le lendemain, du Casse rendit compte à Pontchartrain de ce succès, par une lettre dans laquelle se trouve un passage curieux à reproduire:
«M. le duc d’Albuquerque est ici, écrivait du Casse; il a cent soixante personnes et, par discrétion, il n’en veut emmener avec lui que soixante-dix sur l’Heureux, et il m’a fait demander hier sept tables. J’en userai avec lui, comme le roi le désire; mais j’aimerais autant trouver deux vaisseaux anglais de plus que de voir un embarras comme celui-là. Madame la duchesse doit aussi s’embarquer. Elle a cent dix-sept duègnes et demoiselles d’honneur, avec une escorte de moines auxquels il faudrait à chacun une chambre. Cette peinture me coûte peu de peine à vous faire, mais je prévois que j’en aurai beaucoup à conduire le cortége au Mexique.»
On voit que ce n’est pas seulement de nos jours que les princes non combattants ont été une source d’inquiétudes et une cause d’embarras pour les commandants en chef. Comme l’indique très-justement du Casse, les princes par eux-mêmes ne gênent nullement, mais rien n’égale l’encombrement (qu’on nous passe ce mot) produit par les gens de leur suite. Du Casse se plaint des duègnes de la vice-reine du Mexique, élevant des prétentions sans bornes, comme, dans une récente et désastreuse campagne, le commandement en chef de l’armée de Châlons aurait pu s’étonner des exigences sans cesse croissantes des gens de service de l’empereur, réclamant le superflu pour eux, quand le nécessaire manquait pour les troupes; demandant pour la cuisine du prince une installation confortable que ne pouvaient obtenir les ambulances militaires.
Du Casse termine par ces quelques lignes sa longue lettre à Pontchartrain: «J’ai trouvé ici la patente de capitaine-général dont je prends la liberté de vous envoyer une copie, de laquelle j’ai donné une communication à M. le chevalier de Roucy, comme je le ferai de toutes les choses qui en vaudront la peine.»