Quant à prétendre, comme plusieurs écrivains français, à des époques rapprochées de nous, l’ont fait, que la cause de la guerre fut la reconnaissance par Louis XIV du titre de roi d’Angleterre au fils de Jacques II, c’est puérilité.

Des raisons d’amour-propre national et de dignité froissée ne guidaient pas plus à cette époque qu’elles ne guident aujourd’hui les nations mercantiles. Seul un peuple chevaleresque, comme le peuple français, verse son sang pour la défense d’un principe, pour le triomphe d’une idée.

Ce sera l’éternel honneur de Louis XIV de n’avoir pas voulu céder à un sentiment de crainte, en refusant à un prince malheureux un titre légitime, et certes ce n’est pas aujourd’hui, dans la patrie en deuil, qu’il s’élèverait une voix pour le blâmer d’avoir montré que, dans le cœur d’un roi de France, le droit prime la force.

Plusieurs mois avant la mort de Jacques II, du Casse prévoyait donc la guerre qui allait éclater. D’Espagne il adressait au ministre des plans de défense maritime contre les Anglais et les Bataves. L’un deux est parvenu jusqu’à nous; il est intitulé: Mémoire de M. du Casse sur l’Espagne et les Indes. Il est très-précis, fort juste, mais il n’offre plus de nos jours qu’un intérêt tout à fait rétrospectif. Nous croyons donc inutile de lui donner place ici.

L’affaire importante qui avait fait envoyer du Casse dans la péninsule, était la question de l’importation des nègres dans les colonies espagnoles. Le manque de bras s’y faisait sentir; elles se trouvaient à peu près dans l’état où était Saint-Domingue avant le premier voyage de du Casse en qualité de directeur de la compagnie du Sénégal. Il avait si bien su ranimer le commerce languissant, il avait donné un tel essor à la culture, que l’on avait pris en lui la plus grande confiance. On était convaincu qu’il saurait ramener la prospérité dans les possessions espagnoles. Tandis qu’il s’occupait de régler avec la cour d’Aranjuez cette question, il reçut de France sa nomination de chef d’escadre. Voici les termes dans lesquels sont conçues ses lettres de service:

«Provisions de premier chef d’escadre de l’Amérique pour le sieur du Casse, gouverneur de la Tortue et côte de Saint-Domingue, 20 juillet 1701.

«Louis, etc., à tous ceux qui ces présentes, etc., salut. Les services importants que notre cher et bien-aimé le sieur du Casse, capitaine de vaisseau et gouverneur de la Tortue et côte de Saint-Domingue, nous a rendus et nous rend actuellement depuis plusieurs années, nous conviant à lui donner des marques de notre entière satisfaction, nous avons cru que nous ne le pouvions faire d’une manière qui fût plus digne de ses services, qu’en créant en sa faveur, une charge de chef d’escadre de nos armées navales en mers de l’Amérique, étant persuadé qu’il s’en acquittera avec distinction par les preuves qu’il nous a données en diverses rencontres de son expérience dans la navigation, de sa valeur et bonne conduite, et de sa fidélité et affection à notre service. Entre les actions remarquables qu’il a faites, il s’est particulièrement distingué en 1677, à la prise du fort d’Arguin, à la côte de Barbarie. En l’année 1689 il attaqua Surinam, où il combattit contre les Hollandais et les forts à la portée du pistolet. Il attaqua ensuite le fort de la Barbiche, qu’il obligea de contribuer après un rude combat. En 1690, il servit à la prise du fort anglais de Saint-Christophe. En 1691, il secourut si à propos et avec tant de bravoure l’île de la Guadeloupe assiégée et pressée, que les ennemis furent obligés de lever le siége et de se retirer. En 1695, ayant fait une descente à la Jamaïque avec les gens de Saint-Domingue, il brûla pour quinze millions d’effets aux Anglais et gagna quatorze drapeaux. En 1697, il assista à la prise de Carthagène, où il descendit des premiers et s’y distingua d’une manière qui contribua beaucoup à la prise de cette place. Les Anglais ayant ensuite fait une descente au Petit-Goave avec quarante chaloupes, il assembla deux cents hommes et les repoussa si vivement qu’ils furent obligés de se rembarquer. Toutes ces actions, conduites avec autant de prudence que de valeur, nous ont paru dignes d’être récompensées par la charge de chef d’escadre de nos armées navales en mers de l’Amérique.

«A ces causes, etc., etc.»

Le grade de chef d’escadre était le même que de nos jours celui de contre-amiral. Aussi nous conformant à l’usage, qui s’est établi actuellement, de désigner tous les officiers généraux du corps de la marine sous le terme générique d’amiral, qualifierons-nous, désormais du Casse de ce titre, et avec d’autant plus de raison que, quelques jours plus tard, il était élevé à la dignité de capitaine général d’Espagne, qui équivaut à celle de maréchal de France et confère le titre d’Excellence.

Les négociations, conduites par du Casse, au nom du roi de France et de la compagnie de Guinée, aboutirent au traité ou asiento signé, le 27 août 1701, à Madrid par du Casse et les plénipotentiaires de la cour d’Espagne.