Il n’avait pas eu d’enfants de sa femme; mais il devint comme le père adoptif de ses deux jeunes beaux-frères Gaspard et Jean Dughet, qu’il éleva avec un soin particulier et dont il fit des artistes distingués, de Gaspard dit le Guaspre surtout. A propos du premier, une curieuse lettre de Poussin prouve, avec son esprit vif et fin, sa sollicitude pour ses parents. Elle est datée du 1er avril 1663, à l’époque des difficultés entre la France et la cour de Rome, par suite de l’insulte faite à l’ambassadeur par la garde corse, incident qui troublait toutes les têtes, beaucoup de gens voyant déjà les Français aux portes de Rome. Poussin écrit à M. de Chantelou:
«Une chose me fâche, qui est la peine que vous avez prise d’employer la faveur de M. de Colbert, que vous devez réserver pour les occasions urgentes, à la réquisition de mon fou de beau-frère qui, s’imaginant qu’ayant dessus sa porte les armes du Roi, il serait à couvert de tout danger, posé qu’il arrive du désordre en cette ville par notre nation, sans que jamais il m’en ait communiqué une seule parole, étant sa coutume de faire toutes choses assez témérairement et sans conseil; il m’a confié d’avoir écrit comme pour lui de cette sauve-garde à un sien ami, le sieur Vinot. Je ne sais comment cela est allé jusqu’à vous: j’en suis innocent. Je vous supplie d’excuser l’ignorance de ce pauvre garçon insensé de la peur que lui et beaucoup d’autres ont des armes françaises qui, si elles venaient à paraître ici près, on trouverait plusieurs morts sans blessures.»
Si, dans cette lettre, l’artiste fait preuve d’esprit et de sens, dans une autre au même, il montre comment la juste fierté et la franchise peuvent se concilier avec les égards dus à l’amitié. M. de Chantelou, ayant vu chez un autre amateur, M. Pointel, des tableaux de Poussin qui lui semblaient préférables aux siens, eut la faiblesse d’en concevoir quelque jalousie, et le tort plus grand d’en écrire à Poussin dans des termes dont celui-ci eût pu être blessé. L’artiste répond en termes dignes, mais sans aucune amertume: «Il est aisé pour moi de repousser le soupçon que vous avez que je vous honore moins que quelques autres personnes et que j’ai moins d’attachement pour vous que pour elles... Je n’en veux pas dire davantage; il faudrait sortir des termes de l’attachement que je vous ai voué. Croyez certainement que j’ai fait pour vous ce que je ne ferais pour personne vivante, et que je persévère toujours dans la volonté de vous servir de tout mon cœur. Je ne suis point homme léger ni changeant d’affections; quand je les ai mises en un sujet, c’est pour toujours. Si le tableau de Moïse trouvé dans les eaux du Nil, que possède M. Pointel, vous a charmé lorsque vous l’avez vu, est-ce un témoignage pour cela que je l’ai fait avec plus d’amour que les autres? Ne voyez-vous pas bien que c’est la nature du sujet et votre propre disposition qui sont cause de cet effet, et que les sujets que je traite pour vous doivent être représentés d’une autre manière? C’est en cela que consiste tout l’artifice de la peinture. Pardonnez ma liberté si je dis que vous vous êtes montré précipité dans le jugement que vous avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est très-difficile si l’on n’a en cet art grande théorie et pratique jointes ensemble. Nos appétits n’en doivent pas juger seulement, mais aussi la raison.»
Cette noble fierté s’unissait chez l’artiste à la modestie en même temps qu’au désintéressement et à l’esprit de justice: «Il était si régulier, dit Félibien, à ne prendre que ce qu’il croyait lui être légitimement dû, que, plusieurs fois, il a renvoyé une partie de ce qu’on lui donnait, sans que l’empressement qu’on avait pour ses tableaux et le gain que quelques particuliers y faisaient lui donnât l’envie d’en profiter. Aussi on peut dire de lui qu’il n’aimait pas tant la peinture pour le fruit et pour la gloire qu’elle produit que pour elle-même et pour le plaisir d’une si noble étude et d’un exercice si excellent[72]».
Que ces idées diffèrent de celles qui ont cours aujourd’hui et sont le mobile de la plupart des artistes!
A propos de l’envoi de son portrait à M. de Chantelou (29 août 1650), il lui écrit: «Il n’y a non plus de proportion entre l’importance réelle de mon portrait et l’estime que vous voulez bien en faire, qu’entre le mérite de cette œuvre et le prix que vous y mettez; je trouve des excès dans tout cela. Je me promettais bien que vous recevriez mon petit présent avec bienveillance, mais je n’en attendais rien davantage et ne prétendais pas que vous m’en eussiez de l’obligation. Il suffirait que vous me donnassiez place dans votre cabinet de peintures sans vouloir remplir ma bourse de pistoles, c’est une espèce de tyrannie que de me rendre tellement redevable envers vous que jamais je ne puisse m’acquitter.»
La modération de ses désirs assurait ainsi la pleine indépendance de son génie à l’artiste toujours assez riche, grâce à la simplicité de sa vie dont nous trouvons une preuve dans cette jolie anecdote racontée par Félibien: «M. Camille Massimi, qui depuis a été cardinal, étant allé lui rendre visite, il arriva que le plaisir de la conversation l’arrêta jusqu’à la nuit. Comme il voulut s’en aller et qu’il n’y avait que Le Poussin qui le conduisait avec la lumière à la main, M. Massimi, ayant peine à le voir lui rendre cet office, lui dit qu’il le plaignait de n’avoir pas seulement un valet pour le servir.
«Et moi, répartit Poussin, je vous plains bien davantage, monseigneur, de ce que vous en avez plusieurs.»
Voici, racontée par Bellori, une autre anecdote d’un genre différent, mais curieuse aussi: Un jour, il se promenait au milieu des ruines avec un étranger désireux d’emporter dans sa patrie quelque précieux fragment:—Je veux, lui dit Poussin, vous donner la plus belle antiquité que vous puissiez désirer.
Puis il ramassa dans l’herbe un peu de sable, des restes de ciment mêlés à de petits morceaux de porphyre et de marbre presque réduits en poudre, et les donnant à son compagnon, il lui dit: