Ses pressentiments ne le trompaient pas; la même année, il suivait sa femme dans la tombe (29 novembre 1665).

Est-il besoin d’ajouter que l’artiste qui avait dû à la religion tant de belles inspirations et qui toujours s’efforça de conformer sa vie à ses saints enseignements, ainsi qu’en témoignent les biographes et mieux encore sa correspondance, ne se démentit pas à la dernière heure et que sa mort fut conforme à sa vie: «L’artiste qui avait si souvent médité sur des sujets religieux, dit son dernier historien (d’après une lettre de J. Dughet) mourut en chrétien, et les prêtres appelés pour sanctifier ses derniers moments mêlèrent aux pieux accents de la religion les larmes que leur arrachait la mort d’un si grand homme.»

«Il n’y a peut-être jamais eu de particulier plus profondément regretté que Nicolas Poussin, dit un biographe étranger dont le témoignage n’est pour nous que plus précieux. La douce vivacité de sa conversation, la tendre bienveillance avec laquelle il traitait ses amis et ses parents, la modestie de son caractère qui l’empêchait de blesser personne, et enfin la manière facile et l’abandon avec lequel il parlait de son art, rendaient sa société inestimable soit qu’on le considère comme peintre ou comme simple particulier. Sa mort causa une sensation générale dans Rome, sa patrie adoptive; tous les amis de l’art se réunirent pour accompagner ses restes à l’église Santo-Lorenzo in Lucina où il fut enseveli et où l’on voit deux inscriptions latines en son honneur[73]

Voici le portrait que Félibien nous a laissé de son ami et qu’il semble intéressant de pouvoir comparer avec celui qu’on voit au Louvre, peint par Poussin lui-même: «Son corps était bien proportionné, sa taille haute et droite; l’air de son visage, qui avait quelque chose de noble et de grand, répondait à la beauté de son esprit et à la bonté de ses mœurs. Il avait, il m’en souvient, la couleur du visage tirant sur l’olivâtre, et ses cheveux noirs commençaient à blanchir lorsque nous étions à Rome. Ses yeux étaient vifs et bien fendus, le nez grand et bien fait, le front spacieux et la mine résolue... Il disait assez volontiers ses sentiments; mais c’était toujours avec une honnête liberté et beaucoup de grâce. Il était extrêmement prudent dans toutes ses actions, retenu et discret dans ses paroles, ne s’ouvrant qu’à ses amis particuliers.»

Le 18 juin 1851, une statue de Poussin, due à une souscription nationale, a été érigée aux Andelys. Il n’arrivera plus aux étrangers, dit un journal à cette occasion, ce qui arriva naguères à un voyageur anglais que la gloire de Poussin avait attiré aux Andelys. Ce voyageur, ne voyant aucun monument, aucune inscription qui lui rappelât le grand peintre, s’adressa au premier bourgeois qu’il vit passer et lui demanda la maison de Poussin.

—La maison de Poussin, reprit le bourgeois, je ne crois pas que ce monsieur ait jamais demeuré dans la ville; car j’y suis établi moi-même depuis longtemps et je n’en ai jamais entendu parler.

Voilà la gloire humaine!

[72] Entretiens sur les Peintres.

[73] Maria Graham. Mémoires sur la vie de Poussin.

III