LA QUINTINIE (JEAN)
La Quintinie est une nouvelle preuve d’un fait que plusieurs fois déjà nous avons pris plaisir à constater, et que nous sommes heureux d’avoir l’occasion de rappeler: c’est que la gloire, la renommée la plus flatteuse n’est pas, comme on paraît trop souvent le croire, le privilége exclusif de certaines carrières, par exemple, les armes, les belles-lettres ou les beaux-arts; mais elle récompense volontiers aussi les efforts persévérants de l’homme de talent et parfois du génie qui, entraîné par sa vocation, choisit, de préférence à tant d’autres faites pour le tenter, la profession en apparence la plus modeste. Qu’est-ce, en effet, que La Quintinie? Un simple horticulteur ou dans un style moins moderne, un jardinier, et ce jardinier, élevant son métier à la hauteur d’un art, a mérité de compter parmi les hommes célèbres du règne de Louis XIV, le règne du grand roi. Puis encore, l’exemple de La Quintinie prouve que ce noble travail de la terre honore autant que pas un autre celui qui l’exerce, et que, pour la bêche quitter même l’une des professions dites libérales, ce n’est pas déchoir, mais s’élever dans l’estime de tout homme judicieux qui, avec le héros de l’antiquité, comprend que ce n’est pas la profession qui honore l’homme, mais l’homme la profession.»
En effet, La Quintinie (Jean), né à Chabannais (Angoumois), en 1626, après avoir fait ses études à Poitiers, vint à Paris où il se fit recevoir avocat; et, d’après un contemporain, l’abbé Lambert, «une éloquence naturelle, accompagnée des autres talents qui forment les grands orateurs, le fit briller dans le barreau, et lui concilia l’estime des premiers magistrats.»
L’un de ces derniers, M. Tamboneau, président en la chambre des comptes, conçut pour lui une telle estime qu’il le pria de se charger de l’éducation de son jeune fils, en accompagnant sa demande des offres les plus avantageuses. Soit que la profession d’avocat, malgré de brillants débats, ne tentât que médiocrement La Quintinie, soit que sa situation de fortune, voisine de la gêne, ne lui permît pas d’attendre, ou ce qui semble plus probable, qu’il pensât trop modestement de lui-même, il n’hésita point à accepter, et le président n’eut qu’à s’en féliciter pour son fils et pour lui-même.
«Quoique le précepteur fît sa principale occupation du soin qu’il devait à l’éducation de son jeune élève, dit l’abbé Lambert, cependant comme son emploi lui laissait bien des moments de libres, il les consacra tous à l’étude de l’agriculture pour laquelle il avait une forte inclination. Columelle, Varron, Virgile, et généralement tous les autres auteurs anciens et modernes, qui ont écrit sur cette matière, furent les sources dans lesquelles ce grand homme puisa ce fonds de science qui l’a mis en état de porter au plus haut degré de perfection l’art dans lequel il a exercé. L’avantage qu’eut La Quintinie d’accompagner son jeune élève en Italie lui procura de nouvelles lumières. Aucun des beaux jardins de Rome et des environs qui ne lui offrît quelque objet digne d’attention, et sur lequel il ne fît de savantes et utiles observations. Il ne lui manquait plus que de joindre la pratique à la théorie, et c’est ce qu’il fit, dès qu’il fut de retour en France. M. Tamboneau, qui ne cherchait que les occasions de l’obliger, se fit un plaisir de lui abandonner le jardin de sa maison (nouvellement construite à l’entrée de la rue de l’Université), en lui permettant d’y faire tous les arrangements qu’il jugerait les plus convenables.»
La Quintinie ne trompa point la confiance que lui témoignait le propriétaire, et sur le terrain qu’il pouvait disposer à son gré, il créa un grand et beau jardin en plein rapport au bout de peu d’années, et qui joignait, suivant le précepte du poète, l’agréable à l’utile. Si les fleurs récréaient la vue, proche de la maison, elle n’était pas moins réjouie par les carrés de superbes légumes, ou les fruits magnifiques qui mûrissaient à quelque distance. Tout en s’occupant des plantations nouvelles, l’habile horticulteur avait profité de ces travaux divers pour des observations et des expériences qui lui furent par la suite du plus grand profit. «Ainsi, dit M. Louvet, il constata qu’un arbre transplanté ne reçoit point de nourriture pour les racines qu’on lui a laissées, qui se sèchent et se pourrissent ordinairement; mais que tout le suc nourricier qu’il tire lui vient uniquement des nouvelles racines qu’il a poussées depuis qu’on l’a planté, d’où il suit qu’on doit débarrasser un arbuste qu’on transplante du plus grand nombre des racines qu’il possède avant de le mettre en terre. La Quintinie s’aperçut aussi que tout arbre fruitier, par une sorte d’inclination naturelle, porte toute sa sève sur les grosses branches et donne dès lors peu de fruits, et que par le retranchement de ces grosses branches, la sève vient dans les petites qui donnent du fruit. A ces découvertes, il en joignit beaucoup d’autres, qu’il consigna dans un Traité publié seulement après sa mort.»
Le jardin de l’hôtel Tamboneau, ouvert obligeamment aux amateurs distingués, fit connaître La Quintinie de la plupart d’entre eux, et en particulier du prince de Condé qui, après l’avoir entretenu avec un singulier plaisir, voulut recevoir de lui des leçons de son art.
La Quintinie ne fut pas moins bien accueilli lors d’un voyage qu’il fit en Angleterre. Présenté au roi Jacques II, celui-ci conçut une telle estime pour ses talents, que, voulant le retenir dans l’île, il lui fit les propositions les plus brillantes; mais l’offre de tous ces avantages et d’une pension considérable qui équivalait à une fortune, ne purent tenter La Quintinie qui ne pouvait se résigner, en vue même des plus magnifiques espérances, à dire pour toujours adieu à la patrie. Il revint en France où l’attendait la récompense, où l’attendaient la fortune et le bonheur. Louis XIV avait entendu parler de lui par le prince de Condé et quelques-uns des grands seigneurs de son entourage. Désirant compléter par un potager les jardins et le parc de Versailles, il fit venir La Quintinie et le chargea de tracer ce potager sur un assez mauvais terrain ayant servi autrefois de jardin, et qu’on avait abandonné comme trop peu fertile. Ce fut ce sol discrédité pourtant que l’on mit à la disposition de La Quintinie et dont il tira si bon parti, que le roi le chargea de créer un autre potager plus vaste et qui pût suffire à tous les besoins, lui laissant d’ailleurs lui-même choisir l’emplacement. Le choix de La Quintinie était fait déjà, lorsqu’un caprice de la cour vint contrarier ses projets. Au retour d’une grande chasse, le roi s’arrêta dans un endroit qui parut des plus agréables aux dames, et plusieurs d’entre elles de s’écrier que ce lieu serait excellent pour le potager, dont il était beaucoup parlé depuis quelque temps, et le prince, par une regrettable condescendance, en dépit de sa première décision, donna l’ordre à La Quintinie d’établir là son potager, pour lequel on ne pouvait mettre à sa disposition que trente-six arpents et d’un terrain des plus médiocres, tel même, que La Quintinie nous dit: «Qu’il était de la nature de ceux qu’on ne voudrait rencontrer nulle part.»