Il ajoute: «La nécessité de faire un potager dans une situation commode pour les promenades et la satisfaction du Roi a déterminé l’endroit où il est placé et qu’occupait auparavant, pour la plus grande partie, un étang fort profond; il a fallu remplir la place de cet étang, pour lui donner même une superficie plus haute que celle du terrain d’alentour; ce que l’on a fait au moyen de sables enlevés pour faire la pièce d’eau voisine, et dont il n’a pas fallu moins de dix à douze pieds de profondeur; mais pour avoir des terres qui fussent propres à mettre au-dessus de ces sables et les avoir promptement (sans une dépense trop excessive), on a été obligé de prendre de celles qui étaient les plus proches. Or, en les examinant sur le lieu, je trouvai qu’elles étaient une espèce de terre franche qui devenait en bouillie ou en mortier quand, après de grandes pluies, l’eau y séjournait beaucoup et se pétrifiaient, pour ainsi dire, quand il faisait sec... J’eus, dès la première année, à essuyer le plus grand mal qui me pouvait arriver, car il survint de si grandes et de si fréquentes averses d’eau que tout le jardin paraissait être devenu un étang, ou au moins une mare bourbeuse, inaccessible et surtout mortelle, et pour les arbres qui en étaient déracinés, et pour toutes les plantes potagères qui en étaient submergées; il fallut chercher un remède convenable à un si grand inconvénient.»

La Quintinie sut le trouver, et par une suite d’aménagements des plus ingénieux, la création d’un aqueduc entre autres où s’écoulaient les eaux, et la disposition toute nouvelle des carrés en dos de bahu (dos d’âne), il réussit au-delà même de ce qu’il avait espéré: «Mes carrés avec leurs plantes, dit-il, et mes plates-bandes avec leurs arbres se conservèrent dans le bon état où je les souhaitais et contribuèrent à la conservation et au bon goût de tout ce que j’y pouvais élever.»

Par une sorte de miracle, à force de persévérance et d’industrie, La Quintinie, sur ce sol si rebelle, avait créé un véritable paradis terrestre, que nous décrit ainsi un témoin oculaire:

Quel plaisir fut de voir les jardins pleins de fruits
Cultivés de sa main, par ses ordres conduits;
De voir les grands vergers du superbe Versailles,
Ses fertiles carrés, ses fertiles murailles,
Où, d’un soin sans égal, Pomone, tous les ans,
Elle-même attachait ses plus riches présents!
Là brillait le teint vif des pêches empourprées,
Ici le riche émail des prunes diaprées;
Là des rouges pavis le duvet délicat;
Ici le jaune ambré du roussâtre muscat:
Tous fruits dont l’œil sans cesse admirait l’abondance,
La beauté, la grosseur, la discrète ordonnance;
Jamais sur leurs rameaux également chargés,
La main si sagement ne les eût arrangés[75].

D’après ce qu’on raconte, c’était un des grands plaisirs du Roi de se promener dans ce jardin: «Louis XIV, dit Pluche, après avoir entendu Turenne ou Colbert, Racine ou Boileau, s’entretenait avec La Quintinie et se plaisait souvent à façonner un arbre de sa main.»

La Quintinie mettait à profit ces conversations pour faire sa cour au Roi. Connaissant que la figue était son fruit de prédilection, il mit tous ses soins à en perfectionner la culture, et dans son livre[76] il lui consacre de nombreux paragraphes et ne lui ménage pas les éloges: «Les bonnes figues mettent ici d’accord toutes ces contestations; elles emportent le prix, sans contredit, comme étant sûrement le fruit le plus délicieux qu’on puisse avoir en espalier.» Dans le chapitre qui précède, cependant, c’est la prune qui semblait avoir toutes les préférences de notre horticulteur: «Peu de gens se sont avisés de se déclarer sur ceci en faveur des bonnes prunes, je ne dis pas de toutes sortes de prunes, mais seulement de quatre ou cinq sortes des meilleures; et c’est peut-être faute d’avoir éprouvé de quelle délicatesse, de quel goût et de quel sucre elles y viennent (sur les espaliers), non-seulement en comparaison de celles de plein vent, mais aussi en comparaison de tous les autres fruits.»

Il est des artistes dont la vie est toute dans leurs œuvres, et pour leur propre bonheur, sinon pour notre plaisir, n’offre que peu ou point d’épisodes; ainsi La Quintinie ne fut distrait par aucun évènement de ses paisibles occupations. La faveur du Roi, dont il jouissait discrètement, ne lui suscita point de jalousie. Louis XIV, qui l’avait nommé, par un brevet spécial (23 août 1687), directeur général des jardins fruitiers et potagers de toutes les demeures royales, avait pris soin de lui faire bâtir une maison des plus commodes, en augmentant successivement son traitement.

On aime cette bienveillance du monarque pour «son jardinier,» et l’on est touché de voir celui qu’on nous a représenté maintes fois comme si superbe, dire au lendemain de la mort de La Quintinie à la veuve:

«Madame, nous venons de faire une perte que nous ne pourrons réparer.» (1688.)

En outre du potager de Versailles, La Quintinie avait tracé celui de Chantilly pour le prince de Condé, celui de Rambouillet pour le duc de Montausier, celui de Vaux pour Fouquet, de Sceaux pour Colbert.