Dans les heures de loisir que lui laissait la saison d’hiver en particulier, il s’occupait de la rédaction du grand ouvrage dont il a été parlé, qu’il put terminer avant sa mort, mais n’eut pas la satisfaction de voir publié! Les biographes, en général, reprochent à l’écrivain d’être incorrect et diffus; par nos courtes citations, on a pu voir que le style de La Quintinie ne manque pas de certaines qualités, et prouve qu’on parle toujours bien de ce qu’on aime.

Le portrait que l’auteur fait du bon jardinier ne nous paraît pas moins bien touché: «En cas qu’on soit satisfait de l’extérieur, il en faut venir aux preuves essentielles du mérite... C’est-à-dire qu’on vienne à savoir premièrement qu’il est homme sage et honnête en toutes ses maximes de vivre, qu’il n’a point une avidité insatiable de gagner, qu’il rend bon compte à son maître de tout ce que son jardin produit, sans en rien détourner pour quelque raison que ce puisse être, qu’il est toujours le premier et le dernier à son ouvrage; qu’il est propre et curieux dans ce qu’il fait, que ses arbres sont bien taillés, bien émoussés, ses espaliers bien tenus, qu’il n’a point de plus grand plaisir que d’être dans ses jardins, et principalement les jours de fêtes, si bien qu’au lieu d’aller ces jours-là en débauche ou en divertissement, comme il est assez ordinaire à la plupart des jardiniers, on le voit se promener avec ses garçons, leur fait remarquer en chaque endroit ce qu’il y a de bien et de mal, déterminant ce qu’il y aura à faire dans chaque jour ouvrier de la semaine, ôtant même les insectes qui sont de dégât, etc., etc.»

Après ce portrait du jardinier je ne saurais mieux terminer que par cet éloge du jardinage dû à Pluche, le savant et ingénieux auteur du Spectacle de la nature:

«Généralement tous, tant que nous sommes, nous naissons jardiniers; la culture des fleurs et des fruits est notre première inclination. Nous nous partageons sur tout le reste: le goût de l’agriculture est le seul qui nous réunisse, et quelque diversité que les besoins de la vie et les usages de la société puissent mettre dans nos occupations ordinaires, nous nous souvenons tous de notre premier état. L’homme innocent avait été destiné, dès le commencement, à cultiver la terre; nous n’avons point perdu le sentiment de notre ancienne noblesse. Il semble au contraire que tout autre état nous avilisse et nous dégrade. Dès que nous pouvons nous affranchir ou respirer quelques moments en liberté, une pente secrète nous ramène tous au jardinage. Le marchand se croit heureux de pouvoir passer du comptoir à ses fleurs. L’artisan, qu’une dure nécessité attache toujours au même endroit, orne sa fenêtre d’une caisse de verdure. L’homme d’épée et le magistrat soupirent après la vie champêtre. Il y a au moins quelques mois dans l’année où ils quittent la Cour, la ville et les affaires pour jouir des charmes de leur terre. Tous alors parlent jardinage: la plupart se piquent d’en savoir les plus belles opérations. Il n’y a qu’un goût faux et une délicatesse dépravée qui rougisse de cultiver un jardin.»

A cette dernière phrase en particulier on ne peut qu’applaudir de tout cœur et des deux mains.

[75] Perrault, Epître à La Quintinie.

[76] Instructions pour les jardins fruitiers. 2 vol. in-4o, 1690.


RACINE ET BOILEAU