Cet éloge, si bien formulé et que dans sa très-grande partie on ne peut qu’approuver, exigerait cependant certaines réserves. Nous les indiquerons plus tard, mais d’abord quelques détails biographiques. Ils seront courts, car dans la vie de Raphaël, si vite abrégée, les plus grands, on pourrait presque dire, les seuls évènements, ce sont les œuvres exécutées par lui.
Raphaël naquit, le 6 avril 1483, à Urbino, petite ville sur le penchant des Apennins, entre les hauts sommets de ces Alpes italiennes et la mer Adriatique. Son père, Giovanni Santi, d’où plus tard on a fait Sanzio, appartenait à une famille de condition moyenne et jouissait d’une certaine aisance qu’il devait sans doute plutôt au patrimoine dont il avait hérité de ses aïeux, qu’à son propre talent quoiqu’il fût tout à la fois peintre et poète, et non pas autant médiocre que le prétend Vasari. Dans sa chronique rimée en l’honneur du duc d’Urbin, son protecteur, la verve ne lui fait pas défaut non plus que le jugement; d’autre part, plusieurs tableaux qui nous restent de lui, une Annonciation dans la galerie de Brera, et une Madone au Musée de Berlin, etc. le classent parmi les peintres distingués de la pieuse école Ombrienne. C’était en outre un homme d’un grand sens et d’un noble cœur, d’après ce que Vasari nous apprend: «Il savait combien il importe de ne pas confier à des mains mercenaires un enfant qui pouvait contracter des habitudes basses et grossières parmi des gens sans éducation. Aussi voulut-il que ce fils unique fût nourri du lait de sa mère, et pût, dès les premiers instants de sa vie, s’accoutumer aux mœurs paternelles.»
L’heureuse enfance de Raphaël s’écoula donc dans la paix du foyer domestique, où l’exemple s’offrait partout à côté de la leçon, où tout parlait à son cœur et à son intelligence prompte à se développer. Aussi son père, jugeant par des indices non douteux de ses dispositions précoces pour la peinture, mit tout d’abord un crayon dans ses mains et l’initia sans retard aux premiers éléments de l’art. «A l’âge où les impressions sont ineffaçables, dit M. Ch. Clément, il respira au foyer paternel l’enthousiasme mystique qui, dans l’École d’Ombrie, était une religion plutôt qu’une simple tradition d’art. Cet ensemble heureux de circonstances devait être bientôt brisé.» En 1491, Raphaël perdit sa mère, Magia Ciarla, et trois années après, son père (1er août 1494). Un oncle prit soin de l’enfant qui n’avait pas douze ans et dont il devint tout naturellement tuteur. Ce fut lui sans doute qui confia le jeune Sanzio au Pérugin, alors chef de l’école Ombrienne et qui jouissant d’une immense célébrité, dont il avait profité surtout pour s’enrichir, voyait dans son atelier, à Pérouse, les élèves accourir en foule. Le maître était sévère, d’après Vasari, pourtant il ne faut pas qu’il fût trop rude encore à ces jeunes gens, puisque Raphaël demeura sept ou huit années et volontairement sous cette forte discipline et s’assimila tellement la manière du maître qu’il est difficile de distinguer ses premiers ouvrages de ceux du Pérugin. On compte une vingtaine de tableaux de cette époque, qu’on sait, par des renseignements précis, de la main de Raphaël et qui reproduisent les sujets, les types, les dispositions uniformes et symétriques, la raideur dans les attitudes, la maigreur et la sécheresse du dessin comme aussi la pureté, la naïveté et cette beauté en quelque sorte immatérielle qui caractérise dans ses meilleurs ouvrages Le Pérugin bien inférieur au reste, pour la profondeur et la suavité des expressions, la grâce toute céleste des figures, la variété des types, à l’Angelico et même à Gozzoli.
On ne peut trop regretter que Raphaël, quand plus tard, il rompit avec l’enseignement trop absolu du maître et prit une manière plus large, personnelle et originale, n’ait pas gardé davantage souvenir de la tradition ombrienne. Avec la science qu’il avait acquise et la merveilleuse habileté de son pinceau, n’eût-il pas été plus admirable encore si, dans ses tableaux, on sentait plus d’onction, si la radieuse beauté de ses Vierges, était moins humaine et rayonnait d’un caractère plus céleste? Il le voulait cependant, mais pour cela, je crois, comptait plus sur l’effort de son génie que sur cette aide supérieure que sollicitait avec larmes l’Angelico qui ne peignait, dit-on, ses Christs et ses Vierges qu’à genoux. «Quant à cette figure, écrit Raphaël à Castiglione en parlant à la vérité d’une peinture profane, je me tiendrais pour un grand maître si elle avait seulement la moitié des mérites dont vous me parlez dans votre lettre; mais j’attribue vos éloges à l’amitié que vous me portez. Je sais que, pour peindre une belle personne, il me faudrait en voir plusieurs, et que vous fussiez avec moi pour m’aider à choisir celle qui conviendrait le mieux; mais il y a si peu de bons juges et de beaux modèles que je travaille d’après une certaine idée que j’ai dans l’esprit. J’ignore si cette idée a quelque excellence, mais je m’efforce de la réaliser.»
Raphaël, en quittant Pérouse, se rendit à Florence attiré surtout parce qu’il avait ouï dire des fameux cartons de la Guerre de Pise par Léonard de Vinci et Michel-Ange. L’impression qu’il reçut de ces chefs-d’œuvre fut profonde, et la vue de quelques autres ouvrages de ces maîtres comme de ceux de Fra Bartholomeo, dont il devint l’ami, amena dans sa manière la révolution dont nous avons parlé et qui, très heureuse au point de vue de l’exécution, aurait pu et dû être moins complète sous d’autres rapports.
Raphaël avait vingt-cinq ans lorsqu’il fut appelé à Rome par le célèbre architecte Bramante, son parent, qui le présenta au pape Jules II, dont l’accueil fut des plus bienveillants. Mais lorsque l’artiste eut exécuté, dans la salle de la Signature au Vatican, la première des quatre grandes peintures murales commandées par le pape, la fameuse Dispute du saint Sacrement «composition qui étonne autant qu’elle enchante», dit d’Argenville, le pontife conçut la plus haute idée du peintre et le prit en très grande affection. Après avoir vu «l’École d’Athènes, où les grands hommes disputent sur les sciences humaines, Jules II fit détruire les peintures commencées par d’habiles maîtres pour donner un nouveau champ aux grandes pensées de Raphaël qui, dans la même salle, peignit l’admirable fresque d’Apollon au milieu des Muses et celle non moins remarquable de la Jurisprudence[78].»
Le succès de ces œuvres fut immense, et le pape chargea l’artiste de décorer de la même façon une autre grande salle, dite Salle d’Heliodore de la plus importante des fresques lesquelles, en outre du Châtiment d’Heliodore, représentent la Messe de Bolsène, Attila et la Délivrance de saint Pierre. La salle de Charlemagne et la salle de Constantin furent également ornées de grandes peintures dues à Raphaël, mais aidé de ses nombreux élèves[79]; car, surchargé de travaux, pour ces grandes compositions, le plus souvent dès lors, il se bornait à dessiner des cartons que les jeunes artistes copiaient sous l’œil du maître. Il en fut de même pour les Loges qui sont des galeries ouvertes à trois étages autour de la première cour du Vatican, et servent de communication pour plusieurs chambres pendant le conclave. Léon X, qui avait succédé à Jules II comme pape, ne témoignait pas à Raphaël moins d’affection que celui-ci; ce fut par son ordre que l’artiste, après avoir terminé la salle de Charlemagne, s’occupa des Loges dont la décoration se fit rapidement grâce au zèle du maître et à l’empressement laborieux des élèves, heureux de lui témoigner ainsi leur reconnaissance; car il était pour tous plein de bonté, de sollicitude affectueuse, tout en conservant cet air d’autorité nécessaire au respect et qui se concilie très-bien avec la douceur et l’aimable condescendance. «Entre ces jeunes gens venus non-seulement de toutes les contrées de l’Italie, mais de tous les pays de l’Europe, dit Vasari, il avait su établir une telle concorde que jamais l’ombre d’une jalousie ne parut les diviser. Sa complaisance à les initier aux mystères de son art était admirable et l’on sentait à son langage qu’il les aimait comme ses enfants. Aussi lorsqu’il sortait de chez lui pour se rendre auprès du pape, qui l’avait nommé l’un de ses camériers ou gentilshommes de la chambre, il était entouré ou suivi de ses élèves au nombre de cinquante tous jeunes gens intelligents et vaillants qui lui formaient un brillant cortége.» On raconte qu’un jour, suivi de cette nombreuse jeunesse, Raphaël, allant aux Stanze se rencontra avec Michel-Ange se rendant solitairement à la chapelle Sixtine.
«Vous marchez avec une grande suite comme un général», dit Michel-Ange sur le ton un peu ironique.
—Et vous, vous allez seul comme le bourreau! répondit vivement Raphaël.
Cependant, malgré la différence des caractères et du genre de vie des deux artistes, et cette espèce de rivalité régnant entre eux, on aime à voir qu’ils se rendaient justice. Raphaël témoignait en toute circonstance de son admiration pour le génie de Michel-Ange qui, moins expansif, savait à l’occasion cependant se montrer impartial et loyal, en voici la preuve: «Raphaël d’Urbin, dit Cinelli, avait peint pour Agostino Chigi, dans l’église Santa-Maria-della-Pace, plusieurs grandes figures représentant des prophètes et quelques sibylles, pour lesquelles il avait reçu en à-compte une somme de 500 écus. Le travail terminé, il réclama du caissier d’Agostino le complément du prix auquel il estimait son œuvre. Grand fut l’étonnement du caissier qui croyait la somme payée déjà très suffisante, et il ne répondit rien.