«Faites estimer mon travail par un expert, dit Raphaël et vous verrez si ma réclamation est exagérée.
—Volontiers, répondit Giulio Borghesi (le caissier), qui se rendit aussitôt chez Michel-Ange à qui tout d’abord il avait pensé pour cette expertise, espérant sans doute que la décision du Florentin serait influencée par la rivalité ou par quelque autre sentiment moins honorable. Mais il fut bien déçu. Michel-Ange se rendit à l’église de la Pace avec Borghesi. Celui-ci, le voyant contempler en silence une des sibylles, l’interpella en disant:
«Eh bien, maître, qu’en pensez-vous?
—Cette tête, répondit Michel-Ange, vaut cent écus.
—Et les autres? demanda Borghesi désappointé.
—Les autres ne valent pas moins.
«Outre le caissier, il se trouvait d’autres personnes présentes à la scène qui la racontèrent à Agostino Chigi. Ce dernier, lorsque son caissier fut de retour, lui donna l’ordre de porter à Raphaël cent écus pour chacune des cinq têtes, en outre de la somme précédemment donnée en disant: «Va remettre cela à Raphaël en payement des têtes, et sois gracieux avec lui de façon à le satisfaire, car s’il voulait encore me faire payer les draperies, nous serions ruinés.»
En outre de ses grandes compositions, Raphaël a fait des portraits fort admirés dont plusieurs se voient au Louvre, et des tableaux de chevalet la plupart d’un prix inestimable parce qu’ils sont tout entiers peints de sa main. Notre Musée possède entre autres chefs-d’œuvre le Saint-Michel vainqueur du démon, la belle Jardinière, la Vierge au Voile et la Vierge de François Ier ou Sainte Famille. «La Vierge de François Ier, dit M. Ch. Clément, passe avec raison pour l’ouvrage le plus parfait de Raphaël dans ce genre. Il est impossible en effet d’imaginer une composition plus riche, plus pleine, plus heureuse, des types plus purs et plus variés, une exécution plus irréprochable, plus soutenue, plus soignée dans les moindres détails... C’est là une de ces œuvres où l’étude fait sans cesse découvrir de nouvelles beautés, et, quoique la couleur locale n’en soit pas agréable, la Vierge de François Ier est une de ces créations, où l’artiste a eu le bonheur de réaliser sa pensée d’une manière complète.»
A Dieu ne plaise que je veuille contredire l’éminent critique moi qui ne fais jamais une visite au Louvre sans m’arrêter quelques instants devant la merveilleuse toile de Raphaël pour admirer le bonheur de la composition, la beauté des lignes, la suavité et la pureté des contours, la noblesse des types et la force des expressions. Pourtant, s’il m’est permis de le dire sans témérité, je voudrais quelque chose de plus dans cette admirable scène qui ne me paraît point assez au-dessus de l’humanité. Si élégants que semblent ces anges, je ne suis pas sûr qu’ils soient descendus du ciel, et cette Vierge, dans sa beauté noble et même un peu fière, me paraît plutôt une Matrone illustre, une Cornélie royale, que la divine Mère au pur et doux visage transfiguré par l’amour céleste. Les deux enfants, si délicieusement modelés, sont trop des enfants ordinaires, en particulier celui qui s’élance du berceau et auquel M. Ch. Clément lui-même reproche «un caractère académique qu’il serait inutile de contester.»
On ne peut se le dissimuler, à cet incomparable artiste il a manqué pour être complet, pour être l’idéal du peintre religieux, non pas la conviction profonde, mais la force de volonté, la sagesse résolue et pratique qui mît toujours la conduite en harmonie avec la sévérité des principes. Au comble de la gloire et de la félicité, dans la fleur de la jeunesse, beau, riche, favorisé de tous les dons du ciel et de la terre, et par là même entouré de mille séductions, Raphaël paraît-il, quoique porté à la vertu et convaincu qu’il devait l’exemple alors que tous les regards étaient fixés sur lui, ne sut pas toujours résister à l’attrait du plaisir. Et peut-être ainsi, pour son malheur et pour le nôtre, ne ménageant pas assez ses forces, si continuellement épuisées par la dévorante activité d’un travail sans trève, il se vit arrêté presque à la moitié de sa magnifique carrière. Quel sujet d’éternel regret!