«..... Dans ses traductions des Saintes Écritures, il se place en dehors de toute tradition, supprime, ajoute, invente comme il lui plaît tels ou tels personnages, prête à ceux-ci des attitudes, à ceux-là des costumes grotesques, toujours de fantaisie. Le spectateur est dérouté. Qu’a-t-il devant les yeux? ce petit homme souffreteux, d’un type si misérable, d’une expression si basse; est-ce donc le divin Sauveur? Ces rustres, ces bohémiens déguenillés, sont-ce les saints Apôtres? Et faut-il voir le groupe des saintes femmes dans ces disgracieuses commères?»
Après de telles prémisses, critique trop motivée, qui pourrait s’attendre à cette conclusion si hasardée, si étrange et que nous ne saurions accepter malgré notre estime pour un tel juge:
«Ne vous rebutez pas! sous ces travestissements il y a je ne sais quoi de touchant, de profond, d’onctueux, de tendre. Que ce Samaritain est charitable! Que cet enfant prodigue est repentant! Que ce père lui ouvre bien son cœur! Que de compassion, que de larmes, dans ces gestes, dans ces mouvements, surtout dans ces jets de lumière! (Ceci nous semble un peu singulier, et même pour nous tourne au logogriphe!)
«..... Pour peu qu’on pénètre au-delà de cette écorce inculte, presque difforme, qui trop souvent nous cache ses pensées, on découvre en lui la puissance et parfois les éclairs d’un Shakespeare. Si, dans les sujets religieux, il trouble nos habitudes, s’il déconcerte nos souvenirs en s’abaissant au trivial, que de fois il s’élance et nous entraîne au pathétique! Seulement, c’est toujours son grand moyen d’effet, c’est-à-dire la lumière qui produit chez lui l’expression.»
Nous n’avons point, hélas! des yeux si perspicaces et ce don de seconde vue qui permet de découvrir dans un rayon de soleil de telles vertus!
M. Vitet, on le comprend, s’empresse d’adopter la thèse de M. Charles Blanc et n’admet pas comme fondé le reproche d’avarice qui pèse sur la mémoire de Rembrandt. Il s’appuie sur les mêmes motifs et reproduit presque dans les mêmes termes les affirmations de l’autre écrivain. Bien qu’assurément l’opinion d’un homme si sérieux soit à nos yeux d’un grand poids, elle ne saurait empêcher que nos doutes subsistent au moins en partie. Certaines phrases du critique, à la vérité, ne semblaient guère de nature à faire cesser nos perplexités.
«On cherche de nos jours à disculper Rembrandt, à le laver de ces accusations de sordide avarice que de crédules historiens lui avaient prodiguées. Je crois qu’on a raison; on peut affirmer du moins que Rembrandt ne thésaurisait point, puisqu’il est mort dans la misère. La passion des gravures, des statues, des tableaux, des armes, des costumes, lui fit faire des folies; il s’endetta si bien que la vente de sa collection, faite de son vivant, ne lui laissa pas de quoi vivre, pas même de quoi acheter un cercueil. Il n’en est pas moins vrai que, dans le cours de sa vie, il gagna des sommes prodigieuses et ne cessa d’évaluer à poids d’or chaque minute de son temps.»
On remarquera cette phrase d’autant plus significative, à notre avis, que le critique avait dit, quelques lignes plus haut, des peintres flamands en général:
«..... Quand on aime les gens, on craint de divulguer un de leurs gros défauts. Quel est donc ce secret? Ils aimaient trop l’argent. Un certain goût de lucre naturel au pays, une sorte d’émanation de l’esprit commercial régnaient à des degrés divers dans tous les ateliers.»
L’avarice de Rembrandt eut donc été seulement de la cupidité. Mais ne concilierait-on pas mieux encore les faits nouvellement mis en lumière par MM. Ch. Blanc et Vitet avec l’opinion si universellement adoptée par les biographes sur la lésinerie du Flamand, en admettant, ce qui n’est pas rare, qu’il fut tout à la fois avare et prodigue. Ne voit-on pas, tous les jours, chez certaines gens, des défauts qui semblent, au premier coup d’œil, contradictoires, vivre en parfait accord? On est parcimonieux, dans ce qui vous est indifférent ou touche seulement autrui; mais on ne compte plus, dès qu’il s’agit de sa satisfaction personnelle et d’une passion favorite.