Victime de la mauvaise foi d’un faiseur d’affaires, et un peu aussi de sa téméraire confiance, au bout de quelques mois, non-seulement il avait tout perdu, mais il se voyait emprisonné pour dettes à la Force. La Révolution l’en fit sortir avec beaucoup d’autres, et grâce à son courage, à sa persévérance, à la prudence qu’il avait acquise à ses dépens, sans doute, et qui tempérait son audacieuse initiative, en peu d’années, de 1790 à 1792, non-seulement il avait rétabli ses affaires et payé ses dettes, mais sa position était assez prospère pour qu’il pût acheter le beau domaine du Fayt, près Nemours. Par malheur, la situation du pays à l’intérieur devint telle, par suite du triomphe des anarchistes et des terroristes, que Richard dut suspendre ses spéculations et même quitter pour un temps la capitale, après un évènement qui pouvait avoir pour lui les suites les plus graves et fait d’ailleurs grand honneur à son caractère. Bien qu’étranger et même assez indifférent à la politique, Richard jugeait des choses en honnête homme.
«Quoique je fusse très-bien vu à ma section, dit-il, je n’étais pas maître de retenir parfois l’impression de dégoût que m’inspirait une grande partie de nos gouverneurs de second ordre, et je ne raisonnais pas toujours la manière d’exprimer mon opinion. Un soir, je jouais aux dominos, au café, avec un membre du comité du salut public; c’était le marchand de beurre dont j’ai parlé. Je tournais le dos à la rue, Mazie lui faisait face; il voit passer dans la rue Monconseil un notaire de ma connaissance, fort digne homme et père de famille.
«En voilà un qui fait bien de se promener, dit-il avec un sourire infâme, en posant son double-deux; dans sept jours, il aura craché dans le grand panier.»
»Sa phrase n’était pas encore achevée que déjà je lui avais appliqué un vigoureux soufflet; il en demeura tout étourdi. Je me levai alors, tremblant de colère et d’horreur, et je quittai le café sans mot dire.
»Après m’être promené quelques instants pour dissiper un peu mon agitation, je rentrai chez moi, assez calme en apparence, mais toujours fort inquiet des suites de ma vivacité. Avoir souffleté un honorable membre du comité révolutionnaire, c’était un crime de lèze-nation; cela ne pouvait manquer de me conduire à la guillotine comme un ennemi du peuple, un aristocrate, un infâme modéré.»
La femme de Richard (car il était marié depuis quelque temps), instruite déjà de l’évènement, eut l’air de tout ignorer; et, tranquille de ce côté, Richard, les rideaux tirés, fit ses préparatifs; car, en homme résolu, il comptait se défendre et voulait vendre au moins chèrement sa vie. «Je sortis de mon secrétaire une paire d’espingoles de gros calibre, je les chargeai et posai près d’elles mes papiers indispensables... Tout fut calme cependant jusqu’à minuit. Alors j’entends des voix confuses, et le bruit de la patrouille qui se dirige vers ma maison; on s’arrête à la porte; je saute à bas de mon lit, je ne m’étais pas déshabillé; j’entends monter mon escalier: je saisis mes armes et je m’apprête à faire bonne contenance. Ma pauvre femme s’élance tout en larmes vers moi et m’entoure de ses bras comme pour me protéger.
—Qu’espères-tu faire, mon ami, contre tant de monde?
—Je défendrai bien ma vie, sois tranquille; je ne me sens pas d’humeur à me laisser égorger comme un agneau. Du premier coup de feu, je puis me défaire des membres du comité, je n’aurai pas besoin d’en tirer un second; tous les gardes nationaux me connaissent; je n’ai fait que du bien à la section, personne n’osera m’arrêter.
«Tandis que je parlais, le bruit s’éloignait, on passait devant la porte de mon appartement.» C’était un voisin, un jacobin du nom de Loyse qu’on venait arrêter. Le reste de la nuit se passa tranquillement. Le lendemain, de bonne heure, Richard reçut la visite d’un autre membre du comité, appelé Marquet, qui lui dit:
«Vraiment, vous en faites de belles! heureusement que vous avez des amis. Quoique nous soyons tous bien convaincus au comité que vous avez les sentiments d’un honnête citoyen et d’un bon Français, sans moi, vous étiez arrêté cette nuit; vous n’avez eu que deux voix de majorité. Il faut étouffer l’affaire au plus vite; venez dîner aujourd’hui chez moi où se trouvera Mazie, avec lequel j’aviserai à vous réconcilier. Cet homme est assez bon diable au fond, gonflé surtout de son importance, plus vaniteux et braillard que méchant. N’y mettez point d’amour-propre, vous, la chose en vaut la peine. Vous conviendrez, seulement pour la forme, que vous avez eu tort de lui détacher si lestement le soufflet; sa vanité satisfaite, volontiers il oubliera tout.»