Les choses se passèrent en effet ainsi, grâce à Marquet, le bienveillant amphytrion, et la réconciliation, se fit sans grande difficulté. Mais Richard, dès lors devenu prudent, veilla sur sa langue comme sur ses mains, et la stagnation des affaires ne lui laissant que trop de loisir, il en profita pour faire un voyage dans le Calvados. Pendant son séjour à la ferme de son père, il eut la joie de pouvoir aider celui-ci de sa bourse en le délivrant de graves embarras résultant de la trop grande bonté du vieillard et du malheur des temps. Richard, paraît-il, ne revint à Paris qu’après le 9 thermidor, et c’est alors que commence véritablement pour lui la phase brillante et glorieuse de sa vie de négociant.
[82] Mémoires de Richard-Lenoir, in-8o, 1837.
II
Sa maison déjà comptait entre les plus considérables de Paris, lorsqu’elle prit une nouvelle importance par suite de l’association de Richard avec un autre négociant, du nom de Lenoir-Dufresne. Ils se rencontrèrent pendant l’année 1797, à une vente, et presque spontanément la sympathie mutuelle, la conformité des idées, l’harmonie des caractères forma entre eux une de ces fortes amitiés dont il est peu d’exemples et d’autant plus admirable que, pendant près de dix années, il ne paraît pas qu’elle ait été troublée par le moindre orage. C’est là en vérité presque un phénomène et qui ne peut s’expliquer que par la condescendance réciproque et surtout la générosité naturelle des deux associés, oublieux l’un et l’autre de leur propre intérêt, et ne songeant, chose rare, qu’à faire tourner, chacun au profit de son associé, les succès de la communauté. On conçoit que dans ces conditions, et avec cette parfaite unité de direction, la maison Richard-Lenoir devînt l’une des premières maisons de Paris, de la France même, surtout lorsque les associés purent fabriquer eux-mêmes les marchandises tirées jusque là d’Angleterre et auxquelles on fut bientôt en mesure de faire une redoutable concurrence grâce à une heureuse découverte de Richard.
«Un jour de désœuvrement, dit un écrivain, Richard avait sous la main une pièce de mousseline prohibée. Machinalement d’abord, il la défile; puis, plus attentif, il en compte les fils et les pèse. Il voit avec surprise que huit aunes de mousseline ne contiennent qu’une livre de coton; que ces huit aunes, qui se vendent 80 fr., ne renferment que 12 fr. de matière première. Un simple coup d’œil lui révèle à l’instant qu’il y a là d’immenses bénéfices à réaliser et toute une industrie à créer. Il se promet de doter son pays de cette richesse. Pour mettre à exécution son projet, cependant, il n’a encore ni machines ni ouvriers. Il faut qu’il retrouve d’abord la manière de défiler, puis celle de filer, et enfin le secret des diverses fabrications, et aussi des ouvriers qui le comprennent. Aucun obstacle ne l’arrête. Il enrôle quelques pauvres Anglais à peine instruits des premières notions de l’industrie. D’après les dessins informes de l’un d’eux, il fait construire des métiers par un menuisier à défaut de mécanicien et il installe tout ce bizarre assemblage dans un cabaret vide et la première manufacture de coton commence à fonctionner en France[83].»
Encouragé par ce premier succès, Richard fait fabriquer sans relâche des métiers pour lesquels il improvise des ouvriers et il en remplit plusieurs boutiques qu’il trouve vides. Mais l’espace cependant lui manque. Alors il avise au centre de Paris, rue de Charenton, un ancien grand couvent, domaine national, affecté au ministère de la guerre, mais qui semble abandonné. Par un coup d’audace, il s’y installe en y faisant transporter ses machines, et lorsque le ministre, ébahi à cette nouvelle, envoie pour constater l’usurpation, le commissaire reste stupéfait à la vue de deux cents métiers en pleine activité, et, dans un rapport tout favorable, conclut à ce que, moyennant indemnité, le local soit laissé au courageux industriel. L’évènement fit du bruit à ce point que le Premier Consul voulut visiter lui-même l’établissement. Dans l’admiration de tout ce qu’il avait vu, il félicita vivement Richard, et sur la demande de celui-ci, qui déjà se trouvait à l’étroit, il lui laissa espérer qu’on mettrait à sa disposition un autre domaine de l’État, le couvent des Ternelles, situé de l’autre côté de la rue. Fort de cet appui, Richard fit sa demande au préfet de la Seine, Frochot, et la réponse tardant trop à son gré, il se rend de sa personne chez le préfet qui le reçoit assez froidement, en disant que sa demande ne saurait être accueillie, attendu que l’administration a pour les bâtiments en question d’autres projets. Vainement Richard insiste, moins dans son intérêt que dans celui du pays et de nombreux ouvriers aujourd’hui dans la misère et auxquels la nouvelle industrie va donner du travail et du pain.
—Je vous l’ai dit, c’est impossible, ce local a sa destination.
—Mais, monsieur le Préfet, considérez...
—Cela ne sera pas, ne peut pas être! reprend d’un ton bref et non sans quelque air de hauteur le fonctionnaire.
—Il me faut pourtant cet édifice! répond sur le même ton Richard; avant deux heures, j’en aurai pris possession, fût-ce malgré vous, monsieur le Préfet.