En effet, il sort, rentre chez lui au plus vite, et réunissant tous ses ouvriers, il fait enfoncer les portes, détruire les cellules, monter les métiers et il installe militairement ses ouvriers dans l’ancien couvent des Ternelles, pris d’assaut en quelque sorte. Le procédé était vif, car le Premier Consul, pas plus que l’Empereur plus tard, n’aimait qu’on se jouât à l’autorité de ses agents. Mais grâce à l’intervention de Joséphine, que Richard connaissait et qu’il avait eu soin de prévenir, Bonaparte, très-bien disposé au fond pour le fabricant, s’interposa entre lui et le préfet de la Seine, et couvrit d’un bill d’indemnité ce 18 brumaire industriel! Si je ne me trompe même, les deux bâtiments devinrent, à des conditions toutes léonines, la propriété de Richard, qui vers le même temps fit acheter à son ami Lenoir le magnifique domaine de Malaifre, confisqué en vertu de la loi contre les émigrés. En peu d’années, la fabrication des tissus prit de tels développements qu’il fallut créer dans les départements plusieurs manufactures bientôt non moins prospères que celles de Paris. Mais au milieu de tous ces bonheurs dus à la prodigieuse activité de Richard, à son initiative hardie tempérée au besoin par la prudence de son associé, une grande affliction frappa notre industriel. Dufresne-Lenoir, pour lui devenu plus qu’un ami, devenu comme un frère, lui fut enlevé en quelques jours (avril 1806). Richard, en lui serrant la main pour la dernière fois, promit que la raison sociale resterait la même et que leurs noms ne seraient jamais séparés à l’avenir. Il tint parole et dès lors s’appela Richard-Lenoir.

Si douloureuse que lui fût la mort de son associé, il ne se laissa point abattre, et, pour faire diversion à son chagrin, il s’ingénia de plus en plus à développer ses établissements, déjà si vastes et si nombreux. Non content de convertir en tissus les cotons américains, il eut l’idée de faire croître le précieux végétal sur un territoire soumis à la domination française, et le seul royaume de Naples en produisit plus de vingt-cinq milliers de kilogrammes. Malheureusement les droits exagérés dont l’administration frappa les matières, même de cette provenance, en 1810, et bientôt après la réunion de la Hollande à la France qui jeta sur nos marchés brusquement une masse énorme de produits anglais, compromirent la situation naguère si prospère de Richard-Lenoir que l’Empereur dut aider par un prêt de 1,500,000 fr. «Puis enfin une fausse mesure de la restauration, dit Richard-Lenoir, porta le dernier coup à l’industrie cotonnière; car, le 23 avril 1814, le comte d’Artois, lieutenant général du royaume, mal éclairé sur la situation, publia une ordonnance portant suppression entière de tous droits sur les cotons, et sans aucune indemnité pour les détenteurs... Quant à moi mon avoir était encore le 22 avril de huit millions; le 24... j’ÉTAIS RUINÉ.»

Bien littéralement ruiné, car, après avoir, en honnête homme, fait vendre toutes ses propriétés au profit de ses créanciers, Richard, n’ayant pu même sauver quelques épaves de cet immense naufrage, en fut réduit à vivre d’une modeste pension que lui faisait son gendre et qui cessa même par la mort de celui-ci sans doute ou faute de ressources. Le fait est que, vers 1837, nous voyons Richard tombé dans un état voisin de la détresse et que nous révèle le passage suivant d’un article du Journal des Débats à propos de la publication récente des Mémoires de Richard-Lenoir:

«Celui qui a doté la France d’une industrie si belle et si prospère a manqué de pain et d’abri pour ses vieux jours. Un honorable commerçant vient de lui offrir un asile au sein de ce faubourg Saint-Antoine qu’il a si longtemps animé. Une souscription, dont la famille royale a pris le patronage et que propage le haut commerce de Paris, va, en outre, secourir ses plus pressants besoins. Cette souscription sera fructueuse, nous l’espérons, pour les fabricants français.

»... lorsque Richard sera mort, à ce coup qui réveille toujours le souvenir des œuvres accomplies, le pays lui élèvera probablement une statue. Mais, en attendant cet honneur que la faim a failli rapprocher, il faut assurer du pain aux derniers jours de celui qui a créé une des plus belles industries de la France.»

Ce n’était pas seulement comme industriel, comme commerçant, que Richard méritait l’estime et la sympathie de ses concitoyens, mais à d’autres titres, comme homme de cœur et dont le patriotisme égalait le courage et la générosité. Colonel de la 8e légion en 1814, il concourut à la défense de Paris, et non-seulement il paya bravement de sa personne en arrachant à l’ennemi plusieurs pièces d’artillerie, mais on le vit prodiguer avec un zèle admirable ses soins et ses secours aux gardes nationaux et soldats blessés dans les hôpitaux et les ambulances où, par suite de l’encombrement et de la désorganisation du service, beaucoup se trouvaient dans une sorte d’abandon. Pendant deux mois ses manufactures chômèrent et les chaudières servirent à faire pour les malades de la soupe que portaient avec bonheur des ouvriers transformés, à l’exemple de leur chef, en infirmiers. On ne loue pas ces choses-là, on les raconte.

Il ne faut pas savoir moins de gré à Richard de l’énergie qu’il déploya pour obtenir la mise en liberté immédiate de beaucoup de gardes nationaux faits prisonniers sous les murs de Paris, et qu’on voulait traduire devant un conseil de guerre, sous prétexte qu’ils combattaient sans uniforme. Non content des promesses qui lui étaient faites, Richard ne se déclara satisfait qu’après la délivrance des prisonniers, qu’il ramena lui-même, comme il l’avait promis à leurs parents et amis.

Dans les Mémoires, où j’ai signalé plus d’un passage regrettable, mais que la Biographie universelle me paraît avoir jugés trop sévèrement, je trouve, à propos de la défense de Paris (1814), une très-jolie et très-curieuse anecdote:

«Les boulets et les biscaïens pleuvaient dans mon jardin. Au milieu de ces tristes et sanglantes affaires, je me rappelle une bonne plaisanterie de mon jardinier. Cet homme habitait un petit pavillon au bout du jardin; il s’était réfugié à la maison, mais il ne cessait de se lamenter sur la perte de son trésor qu’il avait laissé dans sa chambre.

»—Allez le chercher, dit la cuisinière; il est encore temps.