»—Merci, je n’ai pas envie de me faire tuer. Voyez les balles et les boulets qui brisent les arbres et qui pleuvent sur ce jardin.

»—Eh bien! prenez un parapluie si vous avez peur.

»—En effet, je suis une bête.

«Il se mit effectivement en sûreté sous le taffetas d’un parapluie, et ainsi protégé, il fit deux fois le trajet au milieu des projectiles enflammés sans être atteint.»

Les biographes contemporains, selon leur habitude, nous disent, sans autres détails, que Richard-Lenoir mourut, à l’âge de 78 ans, en octobre 1839. On peut croire, on peut espérer que sa générosité, disons mieux, sa charité, dont nous avons cité de si touchants exemples, lui valut tout au moins le bonheur d’une mort chrétienne. Son convoi fut modeste, mais à défaut de pompe extérieure, la foule ne manquait point au cortége, composé surtout de milliers d’ouvriers qui gardaient pieusement le souvenir du grand industriel, naguère leur bienfaiteur et qui, faute de liquider à temps, par la crainte de laisser leur bras oisifs, avait noblement compromis sa fortune. La reconnaissance persévérante de ces braves artisans témoigne en leur faveur et justifie ces paroles de l’auteur des Mémoires: «C’est ici le cas de rendre une justice éclatante au faubourg Saint-Antoine, si souvent regardé comme turbulent et révolutionnaire: je n’ai jamais trouvé d’hommes plus humains et plus généreux que ses habitants. Il est à remarquer que, dans les deux invasions (1814-1815), personne n’a été ni arrêté, ni insulté dans le faubourg.»

[83] Débats du 8 mai 1837.


ROBINSON


Je lisais, il y a quelque temps, dans une vie de Bernardin de Saint-Pierre, une anecdote assez curieuse à propos du livre si populaire de Daniel de Foë, le Robinson Crusoé. Cette anecdote, peut-être mon lecteur ne la connaît pas et il me saura gré de la raconter, d’autant plus qu’elle m’a suggéré des réflexions qu’il pourra goûter, s’il ne les trouve pas singulières et même un peu baroques. Je lui laisse à cet égard toute liberté. Mais d’abord, avant de conter l’anecdote, il ne serait pas mal de dire quelques mots de Daniel de Foë, moins connu et moins célèbre que son héros. La vie de cet écrivain, quoique peu semée d’évènements, ne laisse pas d’avoir son intérêt et peut suggérer aussi quelques réflexions utiles.