Cavaignac, ce soldat si brave, avait un noble cœur. Il embrassa l’enfant et sortit les yeux humides. Quelques jours après, le prisonnier était rendu à sa famille.
Que de fois l’humble maison de la rue de l’Épée de Bois s’ouvrit-elle ainsi pour des personnages illustres: l’abbé Emery, le directeur de St-Sulpice, l’abbé de Lamennais, avant sa chute, Donoso Cortès, une des gloires de l’Espagne moderne, etc.; et enfin le 18 mars 1854, l’Empereur Napoléon III, accompagné de l’Impératrice. La sœur Rosalie «reçut cette visite avec reconnaissance et respect, dit M. de Melun. Elle voyait dans ce témoignage d’intérêt une leçon de bienveillance et de charité envers les petits et les faibles, donnée à tous les fonctionnaires et une recommandation à ceux qui disposent de l’autorité publique, quels que soient leur rang et leur puissance, d’être attentifs, affectueux, pleins de pitié pour les malheureux que les souverains ne dédaignaient pas de visiter.»
Peu de temps auparavant, l’Empereur avait envoyé à la sœur Rosalie la croix de la Légion d’Honneur «aux applaudissements de tout le quartier, chaque pauvre se croyant décoré en sa personne. Mais, tout en l’acceptant par obéissance pour ses supérieurs, la sœur ne put jamais se résigner à la porter, «et son humilité souffrit tellement de cette distinction, d’après ce que M. de Melun nous affirme, que, pendant plusieurs jours, elle en fut malade.... cette faveur elle la regardait comme une des grandes épreuves de sa vie.»
La cécité dont elle fut affligée par suite de cataracte dans les derniers temps de sa vie, lui parut peut-être moins pénible, quoique d’ailleurs elle souffrît beaucoup, elle si active, de cet état qui la condamnait à l’inaction et la privait de la consolation de voir ses chers pauvres dont elle ne cessait de s’occuper d’ailleurs.
L’opération de la cataracte fut tentée, mais avec peu de succès. On espérait la recommencer dans des conditions plus favorables, lorsque la sœur Rosalie, à la suite d’un refroidissement, fut prise de la fièvre et d’un point de côté, symptômes annonçant la pneumonie ou la fluxion de poitrine. Une médication énergique amena un mieux sensible qui donnait grand espoir.
La malade souffrait beaucoup cependant, mais sans en laisser rien paraître. Une des sœurs gardes-malades s’aperçut que, sur un vésicatoire posé récemment, une serviette s’était repliée, et en pesant sur la plaie, devait la rendre très douloureuse.
«Comment, ma mère, dit-elle, ne m’avez-vous point appelée? N’avez-vous donc rien senti?
—Si vraiment, répondit la malade avec un sourire, je sentais le mal, mais c’était un clou de la croix de Notre-Seigneur et je voulais le conserver.
Le six février (1856), les symptômes les plus graves ayant disparu, on croyait la supérieure sauvée; les sœurs se réjouissaient; mais quelques heures plus tard, par un soubresaut de la maladie, le danger reparaissait plus imminent, et elles s’agenouillaient près de leur mère agonisante qui succomba le lendemain.
A la nouvelle de cette mort, éclatant dans le quartier Saint Marceau comme un coup de foudre, ce fut une consternation générale. Les ouvriers, leurs femmes, leurs enfants, comme les vieillards et les infirmes mêmes, vinrent en foule pour faire à la sœur Rosalie une dernière visite dans la chapelle ardente où elle était exposée. Dans tous les yeux on voyait des larmes, on n’entendait que des gémissements et des sanglots, comme le jour d’après dans l’immense cortège qui suivait l’humble corbillard conduisant la servante des pauvres à l’église, puis au cimetière. La foule se composait d’un peuple entier avec ses grands et ses petits, ses riches et ses pauvres, ses savants et ses ouvriers, en un mot les personnages les plus illustres et les plus obscurs réunis par le même sentiment de douleur et de vénération.