Ah! quand on voit ces regrets unanimes, et ces explosions d’admiration pour la vertu, le dévouement, la sainteté, on se sent consolé, fortifié; on se croirait coupable de douter de l’avenir; et l’on regarderait presque comme un blasphème de qualifier, ainsi que l’ont fait quelques-uns, de Babylone moderne ce Paris témoin, mais pas indifférent certes, de si sublimes et si persévérants dévouements, et où la dépouille mortelle d’une pauvre religieuse reçoit de pareils hommages, se voit, en souvenir de la belle âme qui l’animait, honorée de ces royales funérailles!

[85] Nouvelle Biographie.


ROTROU


«L’un des créateurs du théâtre moderne», dit de lui M. Laya dans la Biographie universelle. Rotrou, en effet, a beaucoup écrit pour le théâtre, puisque ses Œuvres dramatiques complètes, publiées pour la première fois en 1820 seulement, forment cinq volumes in-8o. Une seule de ses tragédies, Wenceslas, est restée au théâtre, et encore la joue-t-on rarement ou même jamais. «Rotrou, dit encore M. Laya, s’était proposé dans ses pièces un but moral qu’il fut loin d’atteindre dans l’exécution. Il voulait purger le théâtre de ces plates équivoques, de ces grivoises facéties, de ces situations hasardées, enfin de toute cette licence de mœurs qui est d’un si mauvais exemple en un lieu où l’on a la prétention de les réformer et de corriger les hommes. Malheureusement, la route était frayée, la pente était faite, et sans le vouloir et presque sans le savoir, il se laissa entraîner sur le chemin glissant qu’avaient suivi ses devanciers.»

Ses deux premières pièces, l’Hypocondriaque et la Bague de l’oubli, imitations de Lope de Véga, méritent peu d’estime, et même aujourd’hui sont presque illisibles. Rotrou lui-même disait à ce sujet: «Que ce qu’on louait le plus dans ses ouvrages appartenait à l’auteur espagnol; que tout ce qu’on y trouvait de blâmable, au contraire, lui appartenait.»

Néanmoins, malgré leurs défauts, ces pièces, supérieures à ce qu’on avait fait jusqu’alors, avaient mis en relief le nom de l’auteur et attiré l’attention du cardinal de Richelieu, qui l’appela près de lui. Rotrou fit à Paris la connaissance de Corneille. «Une liaison franche s’établit entre eux. Corneille était né trois ans avant Rotrou[86]; mais comme les deux succès de celui-ci avaient précédé le coup d’essai dramatique de Corneille, ce dernier, éminemment bonhomme, l’appelait son père

Mais bientôt les rôles changèrent. En 1636, le Cid parut, et avec un tel éclat, que le cardinal de Richelieu lui-même en prit de l’ombrage. La pièce par son ordre fut soumise à la censure de l’Académie française, qui s’honora par l’indépendance de son jugement et la mesure de sa critique... On sait que Labruyère a dit: «Le Cid enfin est l’un des plus beaux poèmes que l’on puisse faire; et l’une des meilleures critiques qui aient été faites sur aucun sujet est celle du Cid

Rotrou, qui n’appartenait point à l’Académie, faute d’avoir sa résidence à Paris, se montra plus courageux encore: «Seul parmi tous les poètes dramatiques, dit M. A. Firmin Didot dans sa Notice, il prit la défense du Cid; dès ce moment, il reconnut Corneille pour son maître, et depuis il appela toujours de ce nom celui qui, comme nous avons vu, se plaisait à le nommer lui-même son père.»