—En voilà un qui se contente de peu, dit l’Empereur avec un sourire, en signant le décret.

Malgré tant de hautes approbations, cependant, ce ne fut pas chose facile que de faire adopter le nouveau métier dans les ateliers, car il avait contre lui la prévention populaire, les ouvriers étant convaincus que cette invention leur était défavorable. Ils la jugeaient sur les apparences, et non d’après l’expérience et les résultats constatés dans les termes suivants par MM. Ozanam et Durozoir:

«Heureux continuateur des efforts de Vaucanson, qui comme lui a perfectionné les machines à tisser, Jacquard a inventé une machine bien simple et peu coûteuse, à la portée de la classe pauvre des tisseurs, qui a formé une époque mémorable et une nouvelle ère dans l’art des tissus. Cet art a éprouvé une révolution complète; l’ouvrier n’est plus qu’une machine à mouvement qui produit sans peine promptement et à bon marché des étoffes ornées des dessins les plus riches et les plus compliqués, que leur prix modéré met à la portée de toutes les classes de la société. Cette machine, loin de diminuer le nombre des ouvriers employés au tissage des étoffes, l’a au contraire décuplé; elle a fait élever d’innombrables manufactures de tissus dans toute l’Europe et donné au commerce de ce genre une activité et une extension inouïes.»

Bien éloignés de prévoir ces merveilleux résultats, les ouvriers tisseurs, craignant de manquer de travail, se liguèrent pour empêcher l’introduction du nouveau métier dans les ateliers; on raconte que plusieurs d’entre eux, afin de prouver qu’il fonctionnait mal, gâtèrent les étoffes; d’autres brisèrent ou brûlèrent les machines. Bien plus, certain jour, Jacquard étant tombé au milieu d’un groupe qui le guettait sans doute, fut traîné vers le Rhône, et il allait être précipité du haut d’un pont dans le fleuve, lorsqu’il fut arraché des mains de ces furieux.

A force de persévérance, néanmoins, l’inventeur, soutenu et encouragé par les fabricants les plus intelligents, finit par triompher; et, vers 1812, on comptait dix-huit mille métiers battant à la Jacquard; maintenant leur nombre s’élève peut-être à trente cinq ou quarante mille. La nouvelle machine a, dit-on, pénétré jusque dans la Chine, le pays par excellence de la routine.

Les offres les plus brillantes avaient été faites, de divers côtés, à Jacquard, pour qu’il vînt organiser des ateliers. La ville de Manchester (Angleterre) en particulier, lui promit toute une fortune s’il voulait s’y rendre dans ce but; mais quoiqu’il eût encore à lutter à Lyon contre l’opposition dont nous avons parlé, dans son patriotique désintéressement, il préféra une position modeste et incertaine dans sa ville natale à l’opulence en pays étranger. Son généreux sacrifice ne fut point sans récompense. Décoré de la Légion d’Honneur, il se vit entouré de l’estime et de la considération de tous ses concitoyens, et ces témoignages de la plus affectueuse sympathie le suivirent à Oullins, où il se retira après la mort de sa femme. «C’est là, dit M. Durozoir, qu’il passa ses dernières années, partageant son temps entre la culture d’un petit jardin et les exercices de la religion catholique. Il termina sa carrière paisiblement, le 7 août 1834, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, et sa cendre repose dans le cimetière d’Oullins, à côté de la tombe de l’académicien Thomas,» tant regretté par Ducis.

On a vu par quels honneurs les généreux Lyonnais se sont plu à témoigner de leur reconnaissance pour l’illustre ouvrier, leur compatriote.

[7] Cette statue était due à une souscription publique.

[8] Biographie universelle.

[9] De Fortis, Eloge historique de Jacquard, in-8o.