—Ah! jamais, jamais! murmura l’infortunée avec un cri de désespoir, et s’affaissant sur les genoux, n’est-ce pas, il ne reviendra pas!... Il... il... est mort?

—Mort au champ d’honneur! dit Jacquard, en serrant de nouveau dans ses bras sa femme presque évanouie.

Pendant de longs jours, le silence du deuil régna dans la pauvre mansarde où le travail seul faisait diversion à la douleur; car, il fallait vivre, et Jacquard, faute d’une meilleure ressource, aidait sa femme dans la confection des chapeaux.

Cependant l’industrie lyonnaise, qu’on aurait cru ruinée à jamais, commençait à renaître grâce au patriotisme de plusieurs fabricants réfugiés en Suisse, en Allemagne, en Angleterre et qui laissaient à l’envi des positions avantageuses ou même des établissements prospères pour revenir dans la cité qui leur était chère. Les fabriques se rouvraient et Jacquard trouva sans peine à s’occuper; mais, tout en travaillant de ses mains pour gagner le salaire quotidien, il revenait à ses anciens projets et rêvait pour l’industrie quelque découverte utile. Il s’inquiétait surtout de simplifier le métier adopté jusqu’alors pour la fabrication des étoffes de soie; si l’on arrivait à supprimer ou remplacer la tireuse de lacs, à son avis on diminuerait de beaucoup la main d’œuvre et rendrait le travail beaucoup plus rapide et en même temps plus parfait. Il y réussit, et un premier modèle, qu’il devait perfectionner par la suite, lui valut, à l’Exposition universelle de 1801, une médaille de bronze et la même année il obtint, pour cette machine à laquelle il donnait le nom de tireuse de lacs, un brevet d’invention pour dix ans. Il fit un métier sur ce modèle et en 1802, à l’époque où la Consulta se réunit à Lyon pour l’élection du président de la république cisalpine, la machine de Jacquard fixa l’attention de cette assemblée, dont les membres allèrent en compagnie du ministre de l’intérieur, Carnot, la visiter dans l’humble domicile de l’inventeur, rue de la Pêcherie.

Vers la même époque, les Sociétés des arts de Paris et de Londres proposaient un prix considérable pour l’invention d’une machine propre à fabriquer des filets pour la pêche maritime. Jacquard, avec son merveilleux instinct, se mit à réfléchir à ce difficile problème et ne tarda pas à le résoudre; mais satisfait de l’approbation de quelques amis, après une première et favorable expérience, il laissa de côté sa machine. Il fallut que le préfet de Lyon, averti, prît l’initiative d’une démarche pour envoyer l’inventeur et sa machine à Paris où la Société d’encouragement décerna la grande médaille d’or à Jacquard.

Le ministre Carnot, qui cependant connaissait Jacquard, ne se rendant pas compte du mécanisme, avant que la machine fonctionnât, dit assez brusquement à l’inventeur dont le costume et l’air étaient ceux de l’ouvrier:

—C’est donc toi qui prétends réussir à une chose qu’il n’appartient pas aux hommes de faire, c’est-à-dire un nœud avec un fil tendu?

—Monsieur le ministre, répondit modestement Jacquard, j’espère cependant avoir assez bien réussi.

Et tout en expliquant le mécanisme, il fit fonctionner la machine, si bien que le ministre se retira convaincu. Il ne paraît pas cependant que Jacquard ait touché la prime dont il a été parlé; mais, par l’ordre de Carnot sans doute, il eut une place au Conservatoire des arts et métiers, et s’occupa à restaurer et mettre en état les machines et les modèles.

Il travaillait toujours cependant à perfectionner son métier pour la fabrication de la soie, quand il fut rappelé, en 1804, à Lyon, pour établir, dans l’ancien hospice de l’Antiquaille, un atelier d’étoffes façonnées et de tapis des Gobelins. Dès lors, il s’occupa de faire adopter son invention dans les manufactures de Lyon, ce à quoi il fut fort aidé par deux riches fabricants de la ville, MM. Grand et Pernon, qui mirent l’inventeur en rapport avec le conseil municipal. Une commission, composée des plus habiles fabricants, chargée d’examiner le nouveau système de Jacquard, fut unanime dans son approbation, et par un décret daté de Berlin (27 octobre 1806), l’administration municipale fut autorisée à acheter de Jacquard le privilége de son procédé, moyennant une rente de 3,000 fr., réversible par moitié sur la tête de sa femme. L’inventeur avait demandé, en outre, qu’il lui fût accordé une prime de 50 francs pour chaque métier de son invention.