—Bravo! merci, merci, cher brave enfant, dit le père en embrassant son fils les larmes aux yeux.
Bientôt tous deux cheminaient d’un pas rapide sur la grande route en laissant derrière eux la flamme des bivouacs. Quelques heures après, les sbires du tribunal faisaient invasion dans la cachette, désappointés et furieux de la trouver vide.
Après quelques journées de marche, les deux voyageurs avaient rejoint le premier bataillon des volontaires de Rhône-et-Loire, qui fut dirigé vers l’armée du Rhin. Jacquard père, bientôt remarqué pour sa bravoure comme pour son exactitude dans le service et sa conduite exemplaire, fut nommé membre du conseil de discipline. Il avait, en cette qualité, la surveillance d’un certain nombre de disciplinaires prisonniers dans un petit village près Hagueneau; tout à coup le canon tonne:
—Camarades, s’écrie Jacquard, qui m’aime me suive! je promets rémission à ceux qui iront demander des fusils pour se battre.
—Allons! allons! en avant! répondent les prisonniers qui, prompts à s’armer, ont bientôt rejoint leur chef improvisé et se battent en intrépides. Le général ne songea point à désavouer Jacquard, et tous, après la victoire, furent grâciés. C’était justice.
Hélas! ce jour glorieux devait avoir, pour notre héros, un bien triste lendemain. A quelque temps de là, un nouveau combat eut lieu. Le fils de Jacquard se trouvait avec son père aux premiers rangs. Une balle vient frapper en pleine poitrine le brave jeune homme, qui tombe, mortellement atteint, dans les bras de son père.
—Père, père, dit-il, fermant les yeux à demi, je crois que c’est fini! adieu! embrasse-moi, et embrasse la mère... pour moi!
A peine il peut achever et il expire dans les bras de son père. Qu’on juge de la douleur de celui-ci! Elle fut telle que ses chefs lui délivrèrent son congé, afin qu’il pût retourner dans ses foyers et trouver quelque consolation auprès des siens. Mais restait-il à Jacquard quelques parents après l’effroyable désastre dont Lyon avait été victime? Il ignorait même ce qu’était devenue sa femme n’ayant pu la faire prévenir de sa fuite, et l’informer du lieu de sa retraite. Néanmoins, soutenu par une secrète espérance, il revint à Lyon, qui ne commençait qu’à sortir de ses ruines, et enfin, après bien des recherches, dans un misérable grenier, il retrouva sa pauvre femme occupée à tresser la paille de ses chapeaux. Avec quel transport ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre! mais malgré la joie qu’il éprouvait à retrouver sa chère épouse, dans les yeux de Jacquard il y avait des larmes et, tout en l’embrassant, il ne pouvait comprimer ses sanglots. Après la première émotion, la mère, comme éclairée par un soudain et douloureux pressentiment, demanda:
—Pourquoi seul, et le fils, il est donc resté là-bas? Mon pauvre enfant, quand le reverrai-je?
Le silence seul lui répondit.