Né à Lyon, le 7 juillet 1752, Jacquard (Joseph-Marie), était fils d’un simple ouvrier à la grand’tire, c’est-à-dire en étoffes brochées; sa mère, Antoinette Rives, était liseuse de dessin. «Lire un dessin, dit M. Durozoir[8], c’est disposer les fils de chaîne d’une étoffe dans l’ordre indiqué par le dessinateur sur une carte divisée par petites cases, de manière à élever tour à tour un certain nombre de ces fils au moyen de ficelles, pour composer et reproduire sur une étoffe un dessin semblable à celui qui est tracé sur la carte.»

Le père du jeune Jacquard, qui n’avait pour lui d’autre ambition que de le voir suivre un jour sa propre carrière, s’inquiéta peu de sa première instruction, et loin d’en faire un lettré, à peine l’envoya-t-il à l’école; ce fut, paraît-il, sans maître et de lui-même que l’enfant apprit à lire et à écrire. En même temps, comme Vaucanson, dès le plus jeune âge, son génie se révélait par un goût prononcé pour la mécanique. Pendant que ses camarades couraient à leurs jeux, ne pensaient qu’à la balle, à la toupie, aux billes, Marie-Joseph, enfermé dans la partie la plus retirée du logis, s’occupait à fabriquer de petites maisons de bois, des tours, des églises, des meubles et d’autres objets remarquables surtout par l’exactitude des proportions.

Son père, dit-on, voulait qu’il apprît son propre métier, et cependant, par une circonstance qu’on n’explique pas, l’enfant entra d’abord dans un atelier de relieur, qu’il quitta, au bout de quelques années, pour l’atelier d’un des plus habiles fondeurs de Lyon (de Saulnier). Employé à la fonderie des caractères d’imprimerie, Jacquard se fit remarquer par la prompte intelligence de tout ce qui avait trait à la mécanique, et il inventa, pour l’usage des imprimeurs, divers outils qui furent immédiatement adoptés comme un progrès. Néanmoins on ne voit pas que ce résultat lui ait été fort utile à lui-même, car pendant ces belles années de la jeunesse, qui pour tant d’autres sont enchantement et bonheur, non-seulement sa vie s’écoula obscure, laborieuse, mais pénible, et même il eut à lutter contre des gênes cruelles. A la vérité, toutes les industries, et celles de luxe surtout, se trouvaient en souffrance par suite de l’explosion révolutionnaire, et Jacquard, qui, revenu auprès de son père, avait adopté la profession de celui-ci, voyait incessamment le travail décroître. Néanmoins, son père étant mort en lui laissant un modique héritage, il en employa la plus grande partie à monter un atelier d’étoffes façonnées; mais soit le malheur du temps, soit que son génie fût peu propre à la direction d’un établissement semblable, Jacquard dut renoncer à son entreprise, et la vente des métiers suffit à peine pour couvrir les dettes.

Cependant il restait quelques ressources encore à Marie-Joseph, une assez jolie maison faisant partie de l’héritage. Sur ces entrefaites, la fille d’un armurier du nom de Brochon, quelque voisin sans doute, plut à l’honnête artisan, moins peut-être par ses agréments extérieurs que par son caractère: «C’était, dit M. Durozoir, un modèle de patience, de douceur et d’activité.» La famille, flattée de la recherche, acheva, par la promesse d’une dot, de décider Jacquard, qui n’hésitait qu’à cause de la difficulté des temps. Le mariage eut lieu, mais presque au lendemain de la cérémonie, les embarras commencèrent. Jacquard, déçu dans ses espoirs, quant à la dot, dut vendre la maison paternelle pour suffire aux nécessités du ménage. Du reste, l’affection des deux époux ne fit que s’augmenter de ces difficultés, Jacquard ayant eu le bon esprit de ne pas rendre sa jeune femme responsable des mauvais procédés de ses parents, dont elle était réellement innocente et souffrait la première.

Laborieuse et adroite, elle ouvrit une petite fabrique de chapeaux de paille, dont le produit l’aida à élever un fils qui leur était né; mais Jacquard, de son côté, ne gagnait rien; trop distrait peut-être par ses préoccupations d’inventeur. Après avoir cherché vainement à s’occuper dans la ville, il en fut réduit à se mettre au service d’un chaufournier de la Bresse. Il était là depuis une année ou deux, mais «en 1793, dit M. de Fortis, lorsque les tyrans populaires de la malheureuse France comprimaient tous les esprits et glaçaient tous les cœurs par l’audace de leurs crimes et par la terreur des supplices, on vit la population tout entière de Lyon se soulever et donner aux Français le signal de cette courageuse résistance à l’oppression, qui forme une des plus belles pages de l’histoire de cette cité. Tous les citoyens prennent les armes. Jacquard, qui était alors dans le Bugey, occupé à l’exploitation d’une carrière de plâtre, accourt à Lyon afin de se mettre au nombre des défenseurs de sa patrie; nommé sous-officier, il combattit presque toujours dans les postes avancés, ayant à ses côtés son fils, âgé de quinze ans[9]

Mais hélas! l’héroïque dévouement de ces braves ne put que retarder la catastrophe. La généreuse cité lyonnaise, abandonnée à ses propres forces, épuisée par les sacrifices en tous genres, après cinquante-cinq jours de siége, dut succomber sous les attaques réitérées d’une armée de cent mille hommes. Bientôt parut le trop fameux décret de la Convention ordonnant la destruction de Lyon, et que sur ses ruines s’élèverait une colonne portant cette inscription: LYON FIT LA GUERRE A LA LIBERTÉ, LYON FUT DÉTRUIT.

Ils appelaient liberté, ces impudents menteurs, le triomphe de la plus détestable tyrannie. Car, pendant que la pioche des démolisseurs continuait l’œuvre de la bombe et du canon, au milieu de la cité morne, tout était désolation et épouvante.

Un tribunal révolutionnaire, composé de scélérats et appuyé de satellites venus de Paris, fonctionne publiquement et juge ou plutôt condamne, condamne, aux applaudissements de la plus vile populace, tous ceux que lui désignent d’infâmes délateurs. Sur la place des Terreaux, la guillotine est en permanence, chaque jour voit tomber de nouvelles têtes, et le sang le plus généreux et le plus pur coule à flots.

Jacquard, qui s’était montré si brave soldat et vrai patriote, en cette double qualité, se trouvait au nombre des proscrits; mais par bonheur, après la prise de la ville, il avait réussi à se dérober aux premières poursuites et se tenait caché dans un des faubourgs au fond d’une cave. Son asile n’était connu que de son fils qui, ayant l’air d’un enfant encore, pouvait, sans être observé, circuler librement dans la ville. Il en profitait, toujours aux aguets, pour écouter... aux portes, comme on dit. Le brave enfant apprend ainsi certain soir que l’asile de son père est découvert et que le lendemain on doit venir l’arrêter. Aussitôt, avec une admirable présence d’esprit, il se rend au bureau des enrôlements militaires et demande deux feuilles de route, l’une pour lui-même et l’autre pour un de ses camarades, afin de rejoindre un régiment en marche sur Lyon.

On félicite le très-jeune volontaire sur son dévouement et les deux feuilles de route sont à l’instant délivrées. Aussitôt la nuit venue, muni des deux précieux papiers, l’enfant se glisse dans l’asile de son père: «Partons sans retard, père, dit-il au proscrit, on a découvert ta retraite. Je viens de m’enrôler et de t’enrôler avec moi: voici nos deux feuilles de route, allons rejoindre un régiment en marche sur Lyon. Protégés par l’uniforme, nous braverons les assassins et nous attendrons, en servant notre pays, des jours meilleurs.»