Malgré ses occupations comme homme d’état et administrateur, il trouvait du temps pour continuer ses recherches. Faisant tourner au profit des malheureux les connaissances qu’il avait acquises, il s’inquiéta des moyens de leur procurer à moins de frais la nourriture, le vêtement, le chauffage, etc., de là ses expériences sur la chaleur, la lumière, etc. On lui doit le premier établissement des fourneaux économiques aussi bien que des foyers qui portent son nom. Dans un de ses établissements, à Munich, trois femmes suffisaient pour faire à dîner à mille personnes et elles ne brûlaient que pour neuf sous de bois. Un personnage justement célèbre par son esprit disait de Rumford que bientôt il ferait ainsi son dîner à la fumée de son voisin.
Les services rendus à la Bavière par Thomson accrurent pour lui l’estime et l’affection de l’électeur qui le créa comte en lui donnant le nom du petit canton où il était né. De plus il le nomma, d’après son désir, ambassadeur en Angleterre; mais par suite d’anciens usages diplomatiques qui, paraît-il, ne permettaient pas qu’une puissance étrangère fût représentée à Londres par un sujet anglais, Rumford ne put être agréé. Ce déboire qu’il n’avait pas prévu et la mort de l’électeur arrivée sur ces entrefaites, guérirent le comte de l’ambition, et il se résolut à prendre sa retraite. Après un court séjour à Munich, d’où il était revenu de Londres pour le règlement de ses affaires, il quitta la Bavière, voyagea quelque temps en Suisse et vint enfin se fixer en France, à Auteuil, près Paris (1804). Dans cette résidence, alors toute champêtre, habitait la veuve du célèbre Lavoisier, l’une des victimes de la Révolution. «Il (Rumford) plut à cette dame, dit M. Guizot, par son esprit élevé, sa conversation pleine d’intérêt, ses manières pleines de bonté. Tout en lui selon les apparences s’accordait avec ses habitudes, ses goûts, on pourrait presque dire ses souvenirs; elle espéra en quelque sorte recommencer son bonheur et fut heureuse d’offrir à un homme distingué une grande fortune et une plus agréable existence.»
Vains calculs de la prévoyance humaine si souvent déçus, qui prouvent que, pour cette sainte association du mariage, il faut autre chose qu’une certaine conformité de goûts, et que la sympathie sérieuse et durable ne peut naître que de la sincère tendresse, de l’affection intime, de la mutuelle condescendance à laquelle aident beaucoup la solidité des principes et l’harmonie des croyances. Or, M. de Rumford était protestant, et madame Lavoisier, femme du monde, quoique très-honnête femme d’ailleurs, n’avait pas en vain peut-être respiré l’atmosphère du 18e siècle et toute jeune entendu chez son père les conversations de Malesherbes, Condorcet, etc. Quoiqu’il en soit, au bout de quelques mois, tout au moins de peu d’années, les deux époux, se trouvèrent divisés par des incompatibilités absolues d’humeur, et il faut bien avouer que les torts les plus graves, sinon tous les torts, doivent être imputés à M. de Rumford.
«Rien, dit Cuvier, n’aurait manqué à la douceur de son existence si l’aménité de son caractère avait égalé son ardeur pour l’utilité publique... Il appelait l’ordre l’auxiliaire nécessaire du génie, le seul instrument possible d’un véritable bien et presque une divinité subordonnée, régulatrice de ce bas monde..... Lui-même de sa personne était sur tous les points et sous tous les rapports imaginables le modèle de l’ordre; ses besoins, ses plaisirs, ses travaux étaient calculés comme ses expériences. Il ne buvait que de l’eau; il ne mangeait que de la viande grillée ou rôtie parce que la viande bouillie donne sous le même volume un peu moins d’aliments. Il ne se permettait enfin rien de superflu, pas même un pas ni une parole et c’était dans le sens le plus strict qu’il prenait le mot superflu. C’était sans doute un moyen de consacrer plus sûrement toutes ses forces au bien; mais il n’en était pas un d’être agréable dans la société de ses pareils» et tout particulièrement de sa femme à laquelle cette régularité mathématique et tenant de la monomanie devait faire une vie fort peu agréable.
Mais, M. de Rumford eut vis-à-vis d’elle un tort plus grave: madame de Lavoisier, en se remariant, avait expressément stipulé qu’elle se ferait appeler madame Lavoisier de Rumford, ce à quoi volontiers en apparence avait consenti le futur. Mais M. de Rumford, prompt à oublier ses engagements, s’étonna que sa femme ne fît pas de même, et il ne dissimula pas sa mauvaise humeur. La veuve de Lavoisier lui rappela avec convenance mais avec fermeté leurs conventions, en ajoutant, dans une lettre écrite vers 1808: «J’ai regardé comme un devoir, comme une religion, de ne point quitter le nom de mon premier mari..... Comptant sur la parole de M. de Rumford, je n’en aurais pas fait un article de mes engagements civils avec lui si je n’avais voulu laisser un acte public de mon respect pour M. Lavoisier et une preuve de la générosité de M. de Rumford. C’est un devoir pour moi de tenir à une détermination qui a toujours été une des conditions de notre union et j’ai dans le fond de l’âme la conviction que M. de Rumford, après avoir pris le temps de réfléchir, me permettra de continuer à remplir un devoir que je regarde comme sacré.»
M. de Rumford pourtant, loin de se rendre, s’opiniâtra dans ces susceptibilités tardives, dans cette jalousie assez ridicule puisqu’elle s’adressait à une ombre, à la mémoire d’un homme éminent que sa fin tragique devait rendre plus digne de vénération. Tout en le blâmant de manquer ainsi à sa parole, on ne saurait excuser tout à fait madame de Rumford. Puisque le souvenir de Lavoisier lui était encore si cher, pourquoi ne pas rester tout simplement dans son veuvage au lieu de consentir à une union qui, par les motifs indiqués plus haut, devait la placer vis-à-vis de son second mari dans une position fausse et délicate? Par suite de ces difficultés et des luttes qui en résultèrent, la position des époux devint telle qu’ils jugèrent tous deux une séparation nécessaire et elle eut lieu à l’amiable le 30 juin 1809.
M. de Rumford, par sa propre faute sans doute, passa ainsi dans l’isolement les dernières années de la vieillesse et mourut plus que jamais en proie à l’amer désenchantement, dans sa maison d’Auteuil (21 août 1814).
Son éminent biographe, qui, même dans un Éloge, sait rester historien sérieux et n’a point dissimulé le revers de la médaille, rend cependant à Rumford, dans sa péroraison, ce témoignage qu’il semble juste de ne pas négliger:
«Quels que fussent au reste, dit Cuvier, les sentiments de M. Rumford pour les hommes, ils ne diminuaient en rien son respect pour la divinité. Il n’a négligé dans ses ouvrages aucune occasion d’expliquer sa religieuse admiration pour la Providence, et d’y offrir à l’admiration des autres les précautions innombrables et variées par lesquelles elle a pourvu à la conservation de ses créatures; peut-être même son système politique venait-il de ce qu’il croyait que les princes doivent faire comme elle, et prendre soin de nous sans en rendre compte.»
[87] La rue qui portait ce nom a disparu. Elle commençait à la rue Lavoisier et finissait à la rue de la Pépinière (rue Abattucci.)