Un jour, il apprend que, dans un château situé à quelque distance de Villeneuve, une famille tout entière, celle de M. de Montmorin[15] ancien ministre des affaires étrangères, vient d’être enlevée par ordre du Comité de sûreté générale, et conduite à Paris. Les commissaires n’ont laissé au château que des enfants et une jeune femme malade dont la pâleur et la maigreur semblaient présager une mort prochaine. Quoiqu’il ne connût point cette dame, Joubert se rendit au château pour lui offrir ses conseils et ses consolations, bravant le danger auquel sa généreuse compassion pouvait s’exposer. Mme de Beaumont en fut profondément touchée et remercia avec effusion Joubert et sa femme non moins charitable et empressée. De là entre eux cette amitié vive et profonde dont témoignent les lettres de notre écrivain et qui trop tôt, hélas! devait être brisée par la mort.
[13] Vie et Travaux de Joubert.
[14] Correspondance de Joubert.
[15] M. de Montmorin fut une des victimes des massacres de septembre.
III
Cependant, malgré sa santé si languissante, Mme de Beaumont devait vivre, si c’était là vivre, quelques années encore. Les temps étant devenus meilleurs, elle revint habiter Paris et ouvrit un des rares salons de l’époque. Joubert se plut à y conduire Fontanes et aussi Chateaubriand qu’il avait connu par le premier, «Chateaubriand devenu bientôt le Dieu du Temple», pour peu de temps puisque nous voyons Mme de Beaumont mourir, en 1803, à Rome, vaincue par la souffrance physique moins encore peut-être que par la douleur morale et le poignant regret de chères victimes tuées par la Révolution et qu’elle pleurait toujours: Quia non sunt! comme dit son épitaphe.
Cette mort fut ressentie cruellement par Joubert et le souvenir de cette précieuse amitié lui sera présent jusqu’à la fin encore qu’il ait écrit quelque part: «J’ai passé le fleuve d’oubli.» D’ailleurs, pour faire diversion à son chagrin, il avait, en outre de ses études habituelles, les affections comme les devoirs de la famille. Un fils lui était né de son mariage, un fils dont il veillait l’enfance avec une tendre sollicitude, et sur lequel reposaient ses plus chères espérances. Ainsi s’écoulèrent pour Joubert plusieurs années dans lesquelles il partageait son temps «entre Paris et la province, entre les méditations de la solitude et les délices de l’amitié» lorsque, en 1809, la création de l’Université lui vint imposer des devoirs inattendus. Fontanes, nommé grand maître, tenait à choisir ses futurs collaborateurs entre les hommes les plus éminents comme les plus honorables, et sur la liste de présentation des inspecteurs généraux et membres du Conseil, à côté des noms significatifs de MM. de Bonald et de Beausset, il écrivit celui de Joubert en ajoutant sous forme de note: «Ce nom est moins connu que les deux premiers, et c’est cependant le choix auquel j’attache le plus d’importance.... M. Joubert est le compagnon de ma vie, le confident de toutes mes pensées. Son âme et son esprit sont de la plus haute élévation. Je m’estimerai heureux si Votre Majesté veut m’accepter pour caution.»
Joubert nommé, tel fut le zèle, telle fut la conscience qu’il apporta dans ses nouvelles fonctions dont il comprenait si bien l’importance qu’il parut s’y absorber presque tout entier. On raconte à ce sujet que Mme de Chateaubriand «une femme dont l’esprit va de pair avec le nom, un soir, fatiguée d’enseignement, de professeurs de lycées,» ne put s’empêcher de murmurer:
L’ennui naquit un jour de l’Université!
Les causeurs sourirent, mais l’entretien continua toujours sur le même sujet. Cependant, aussitôt que les circonstances le lui permirent, Joubert reprit ses études et ses lectures, j’allais ajouter, son journal; mais je ne crois pas qu’il l’ait jamais sérieusement interrompu et il ne se passait pas de jour où il n’écrivît, le plus souvent au crayon, ses réflexions ou ses impressions. Je me trompe en disant que le journal ne fut pas suspendu, même avant le jour où pour jamais le crayon devait échapper à sa main défaillante; car sur un feuillet on lit: «Du jeudi 7 juin au jeudi 12 juillet: ma grande maladie! Deo gratias!»