Deo gratias! Joubert, ce philosophe chrétien, est tout entier dans ces deux mots! Et quand, bien des années après, viendra l’instant solennel, où il lui faudra se séparer de tous ceux qui lui sont chers, de sa femme, de son fils, d’un frère plus jeune dont la famille est devenue la sienne, il ne se montrera pas moins admirable de calme et de résignation sereine:

«Dans les premiers mois de l’année 1824, les indispositions de M. Joubert se montrèrent plus graves et plus longues; l’équilibre longtemps maintenu entre toutes ses faiblesses se rompit; sa poitrine s’engagea, et bientôt le docteur Beauchêne, son vieil ami, présagea avec douleur une fin que son art ne pouvait conjurer. Lui-même sentit sans doute que le moment suprême approchait, car, saisissant encore une fois son crayon, il inscrivit sur son journal ces derniers mots, rapide analyse de sa vie, de ses travaux et de ses espérances; 23 «22 mars 1824.—Le vrai, le beau, le juste, le Saint!»

«A partir de ce jour, tous les symptômes se précipitèrent, et le 4 mai suivant, muni de la nourriture sacrée, au milieu de sa famille en larmes, il remonta vers les célestes demeures d’où il semblait n’être que pour un moment descendu[16]».

Mais cet homme éminent, cet homme rare pour ceux qui l’avaient connu ne laissait-il rien après lui que l’exemple de sa noble vie, et l’exemple plus admirable de sa mort chrétienne? Heureusement si et, quelque temps après que Joubert eut cessé d’exister, parut un petit volume de Pensées dont Chateaubriand, à la prière de la veuve, s’était fait l’éditeur. Une éloquente préface de l’illustre écrivain servit de passe-port au livre qui d’ailleurs pouvait se passer de cette recommandation pour ceux qui l’avaient ouvert une première fois. Quoique le volume, tiré à un petit nombre d’exemplaires destinés aux seuls amis, n’eût eu qu’une publicité restreinte, il fit sensation parmi les lecteurs d’élite; ils regrettaient seulement que le volume ne renfermât qu’une si faible partie des œuvres posthumes de Joubert, qu’ils avaient lieu de croire beaucoup plus considérables. Ils ne se trompaient pas. Joubert avait laissé un grand nombre de manuscrits, si l’on peut appeler de ce nom: «d’un côté, des feuilles détachées, couvertes d’ébauches et jetées sans ordre dans quelques cartons; de l’autre une suite de petits livrets, au nombre de plus de deux cents, où il avait inscrit, jour par jour, et seulement au crayon, ses réflexions, ses maximes, l’analyse de ses lectures et les évènements de sa vie.»

Or, quel travail à décourager le plus intrépide que celui de déchiffrer tous ces brouillons, de collationner ces feuillets minuscules, de réunir, coordonner, en les distribuant par chapitres, toutes les pensées relatives aux mêmes sujets et dispersées sur vingt feuillets, disjecti membra poetæ!

Devant une pareille tâche le fils de M. Joubert avait hésité, sinon tout à fait reculé, et une mort prématurée ne lui permit pas de l’entreprendre. Tous ces trésors devaient-ils rester à jamais enfouis, perdus? Non, le zèle de la famille, du frère de Joubert en particulier, ne pouvait le permettre, et d’après le désir de celui-ci, M. Paul de Raynal, son gendre, se chargea: «d’accomplir cette tâche de minutieuses recherches, d’attentive restauration, ce travail de mosaïque littéraire qu’une longue patience et un dévouement pieux pouvaient seuls accepter.»

Il n’y employa pas moins de trois années, et trois années d’un labeur assidu; mais il n’eut pas à le regretter, car lorsque parut la nouvelle édition: Pensées et Correspondance de Joubert, en deux volumes, le succès, dans le public d’élite, fut complet. Les critiques les plus éminents s’empressèrent de signaler l’ouvrage, heureux d’applaudir à cette résurrection ou exhumation glorieuse, comme elle avait fait pour André Chénier. M. Sainte Beuve, qui naguère et le premier, avait souhaité la bienvenue au volume édité par Chateaubriand, fit de nouveau et avec plus d’effusion dans les Causeries de lundi l’éloge de l’auteur dont il avait dit déjà: «Il suffisait, nous disent ceux qui ont eu le bonheur de le connaître, d’avoir rencontré et entendu une fois M. Joubert, pour qu’il demeurât à jamais gravé dans l’esprit: il suffit maintenant pour cela, en ouvrant son volume au hasard, d’avoir lu. Sur quantité de points qui reviennent sans cesse, sur bien des thèmes éternels, (dont M. Sainte-Beuve s’inquiétait alors), on ne saurait dire mieux ni plus singulièrement que lui.»

MM. de Sacy, Saint-Marc Girardin, Gerusez, etc., ne parlent pas autrement et ne témoignent pas, dans leurs articles développés, d’une moins chaleureuse sympathie! Et comment n’admirer pas, comme dit si bien M. E. Poitou, «tant d’originalité alliée à tant de grâce, tant de délicatesse d’esprit et de tendresse d’âme dont malgré soi on subit le charme.... Comme ces pensées sont limpides et colorées! quel mélange pénétrant de douceur et d’austérité! C’est la raison à la fois grave et souriante, c’est la vertu indulgente et sereine. Écoutez-le maintenant parler de Dieu, de l’âme, de la Religion; il a sur ce sujet des pages qui, pour la profondeur, la portée et l’éclat, font souvenir de Pascal et de saint Augustin.»

Détachons de ce précieux volume des Pensées quelques passages seulement, car cette Notice est déjà longue, et cependant que de choses il nous resterait à dire!