Mais d’abord constatons, en dépit des prétentions rivales, que: «Salomon de Caus, natif de Normandie, songea le premier, en 1615, à se servir de la force motrice de la vapeur d’eau dans la construction d’une machine propre à opérer les épuisements; Papin, en 1690, conçut le premier la possibilité de construire une machine à vapeur acqueuse et à piston; le marquis Claude de Jouffroy, gentilhomme de la Franche-Comté, fut l’inventeur du pyroscaphe et le premier qui réalisa pratiquement la navigation à vapeur par des expériences faites sur la Saône, à Lyon, an 1783, avec un plein succès constaté par un acte authentique, par des documents officiels, par le témoignage de milliers de spectateurs. La gloire de l’invention de la vapeur et celle de son application à la navigation appartiennent donc à la France; les annales de la ville de Lyon doivent conserver la mémoire des premiers essais heureux de la navigation à la vapeur.» Ceci bien établi, venons aux détails biographiques.

Claude-Dorothée, marquis de Jouffroy-d’Abbans, naquit à Roche-sur-Rognon (Haute-Saône), le 30 septembre 1751, de messire Jean-Eugène, marquis de Jouffroy-d’Abbans, et de dame Jeanne-Henriette de Pons de Rennepont, dame de la Croix-Étoilée de l’Empire. A l’âge de 13 ans, Claude fut reçu page de Mme la Dauphine; à vingt ans, il entra comme sous-lieutenant au régiment de Bourbon. Une malheureuse affaire, de celles que le préjugé qualifie affaire d’honneur, le fit justement, il faut le reconnaître, envoyer aux îles Sainte-Marguerite où il se vit retenu pendant deux années qui ne furent pas heureusement perdues pour le jeune officier. Pendant ses loisirs forcés, en observant la manœuvre des galères à rames, il fut frappé des inconvénients inhérents à ce mode de navigation et se demanda s’il n’y aurait pas quelque chose de mieux; si, par exemple, l’emploi de la vapeur comme force motrice ne serait pas de beaucoup préférable. Dès lors il ne s’occupa plus que de trouver les combinaisons mécaniques propres à transmettre le mouvement de propulsion. Redevenu libre en 1775, il se rendit à Paris où les frères Perrier venaient de fonder un grand établissement industriel, en important de Birmingham une machine de Watt, connue en France sous le nom de pompe à feu de Chaillot.

Jouffroy rencontra à Paris deux compatriotes, officiers comme lui, et pareillement adonnés à l’étude des sciences, le comte d’Auxiron, capitaine d’artillerie, et le marquis Du Crest, colonel en second du régiment d’Auvergne, membre de l’Académie des Sciences et auteur d’un Traité sur la mécanique. Après s’être rendu compte, par une étude approfondie, du mécanisme de la pompe à feu de Chaillot, Jouffroy n’hésita point à penser qu’on pouvait utiliser le même moteur pour la navigation. Il développa ses idées à ce sujet devant un petit comité composé du maréchal de camp Follenay, du marquis Du Crest, du comte d’Auxiron et de Perrier. Ce dernier se fit son contradicteur, en présentant un contre-projet qui différait par le mécanisme et surtout par le calcul des résistances à vaincre: «Il évaluait la force nécessaire d’après le nombre de chevaux employés pour remorquer les bateaux, tandis que Jouffroy soutenait, avec raison, qu’il fallait une force plus que triple en prenant le point d’appui dans l’eau.» Cette opinion qui, maintenant, est devenue un fait, était chaudement appuyée par d’Auxiron et Follenay. Mais Du Crest se rangeait à l’avis contraire et sa position comme l’autorité de son nom lui permettaient d’obtenir le concours de l’Académie des sciences pour Perrier qui possédait dans ses vastes ateliers tous les moyens de préparer des essais en grand; le résultat cependant fut un insuccès complet et donna pleinement raison à d’Auxiron qui ne cessait d’encourager son ami et, en mourant, lui écrivait d’une main défaillante:

«Courage, mon ami, vous êtes seul dans le vrai.» Jouffroy n’en doutait pas, mais convaincu qu’à Paris pour l’instant l’influence rivale l’emportait absolument, il se retira dans sa province. «Là, plein de foi dans l’avenir, livré à ses seules ressources, n’ayant d’autre guide que ses études persévérantes et d’autres ouvriers qu’un chaudronnier de village, il parvint en 1776, à construire une machine qu’il adapta à un bateau. Ce premier pyroscaphe avait 13 mètres de longueur sur 1 mètre 95 centimètres de largeur. L’appareil nageur consistait en tiges de 2 mètres 60 centimètres de longueur suspendues de chaque côté vers l’avant et portant à leur extrémité des chaînes armées de volets mobiles plongeant de 40 centimètres. Les chaînes pouvaient décrire un arc de 2 mètres 60 centimètres (8 pieds) de rayon et de 95 centimètres de corde (3 pieds); un levier muni d’un contre-poids les maintenait au bout de leur course. Une machine de Watt à simple effet, installée au milieu du bateau, mettait en action ces rames articulées. La construction de cet appareil, dans une localité où il était impossible de se procurer des cylindres fondus et alésés, était une œuvre de génie, de courage et de patience; malgré ses imperfections, il était supérieur à tout ce qui avait été proposé jusqu’alors pour la navigation. Le bateau fonctionna sur le Doubs, à Baume-les-Dames, entre Montbeliard et Besançon, pendant les mois de juin et de juillet 1776[19]

Cependant l’inventeur avait reconnu dans la pratique certains côtés défectueux de son système et résolut d’y remédier en construisant une machine nouvelle et d’un plus grand modèle. Dans ce but il vint s’établir à Lyon, où il ne tarda pas à se fixer définitivement en s’alliant à une famille des plus honorables de la ville. Le 10 mai 1783, il épousa Mlle Françoise-Madeleine de Pingers de Vallier, jeune et aimable personne qui devait être pour lui l’ange consolateur au milieu des longues, des continuelles tribulations de sa vie laborieuse et tourmentée.

Les préoccupations de son mariage cependant n’avaient point empêché Jouffroy de poursuivre ses études et ses travaux; et la même année s’achevait la construction de son nouveau bateau qui, lui aussi, fut «une œuvre d’art et de génie;» car à Lyon les ressources faisaient défaut presqu’autant qu’à Baume-les-Dames. L’inexpérience des ouvriers était telle que l’inventeur devait façonner lui-même les pièces délicates et qui exigeaient, pour arriver à la précision nécessaire, une main d’œuvre particulièrement habile.

Le nouveau pyroscaphe mesurait une longueur de 46 mètres sur 4 mètres 50 de largeur; les roues avaient 4 mètres 50 centimètres de diamètre; les aubes 1 mètre 95 centimètres, plongeant à 0 m. 65 centimètres, le tirant du bateau était de 0 m. 95 centimètres, son poids total de 327 milliers, dont 27 pour le bateau et 300 pour la charge.

L’annonce de cette grande et solennelle expérience avait attiré sur les quais, sur les ponts, des milliers de spectateurs et de curieux, parmi lesquels ne manquaient point ou même dominaient les incrédules, et à chaque pas s’entendaient des conversations comme celle-ci:

—Croyez-vous qu’il réussisse? Pour ma part j’ai peine à croire que nous ne nous soyons pas dérangés pour rien.

—Je m’étonnerais qu’il en fût autrement.