—Voyez donc l’énorme machine que ce bateau! C’est une vraie baleine, un monstre marin! Se peut-il qu’on mette en mouvement pareille masse sans le secours des rames ou de la voile? C’est bien comme on dit vouloir prendre la lune avec... vous savez le proverbe.

—Oui! oui! Pourtant on dit que l’inventeur n’est ni un sot, ni un écervelé, et pour risquer dans une telle entreprise la meilleure part peut-être de sa fortune, il faut qu’il soit presque sûr par ses calculs, ou même par l’expérience...

—Bah! bah! Un homme à projets! ces gens-là ne doutent de rien! Des fous le plus souvent! Il viendrait à quelqu’un d’eux l’idée de grimper dans la lune qu’ils dépenseraient sans sourciller tout leur avoir pour la construction des échelles ou tout au moins d’une machine ad hoc. Il paraît même, d’après les papiers publiés, qu’à Paris sérieusement on y pense et que Phaéton ne doit pas tarder à avoir des successeurs!

—Eh! mais, eh! mais!... voyez donc le dernier coup de cloche à peine a retenti comme signal du départ, et voici la lourde machine qui s’ébranle, qui se remue et s’éloigne plus rapide que si elle était emportée par un triple rang de rames!

En effet, sur les eaux paisibles de la Saône, le pyroscaphe, comme on l’appelait alors, s’avançait remontant sans effort le courant, et salué par les acclamations, les hourras, les battements de mains des spectateurs entassés sur les deux rives, il franchit promptement la distance entre Lyon et l’île Barbe, ainsi qu’il est constaté d’une manière irréfragable, dans une pièce dont la minute se trouve encore chez un notaire de la ville et que signèrent les huit membres de la commission scientifique, choisis pour assister à l’expérience quoique d’ailleurs sans titre officiel: MM. Laurent, Basset, chevalier, lieutenant général de police de la ville; l’abbé Monges, chevalier, historiographe de la ville; de Landine, avocat au parlement; Mathon, chevalier, seigneur de la cour et autres lieux; Roux, professeur d’éloquence au collége Royal-Dauphin de Grenoble; Le Camus, avocat au parlement; Salicis, curé de la paroisse de Vaize et Jean-Baptiste Salicis, neveu du précédent et vicaire de la paroisse.

Se pouvait-il des témoins plus respectables et dont la signature au bas d’un certificat semblait ne pas permettre l’ombre du doute? Aussi, les fonds bientôt étaient faits chez le notaire pour l’exploitation du privilége, dont l’obtention paraissait certaine, et dans un bref délai, à tous les intéressés. Car l’Académie de Paris, consultée par le ministre, en présence de pièces attestant des faits qui avaient eu, en outre des signataires, pour témoins des milliers et des milliers de spectateurs de tout rang, l’Académie ne pouvait que faire un rapport tout favorable. Il en fut autrement, cependant, grâce à de misérables intrigues et à l’influence de Perrier, qui ne pouvait consentir au triomphe de son rival. L’Académie ajourna sa décision, en demandant de nouveaux essais, de nouvelles expériences, trop onéreuses en ce moment pour l’inventeur. Il devait craindre, d’ailleurs, que la mauvaise volonté qui se trahissait dans cette réponse ne persévérât quand même, et que de nouveaux sacrifices fussent en pure perte. En définitive, pour l’instant du moins, la découverte fut enterrée, et qui sait combien d’années encore devaient s’écouler avant qu’on vît de rechef un bateau à vapeur sillonner la rivière de la Saône?

Cependant, au milieu de ces déboires, Jouffroy fut consolé par quelques nobles témoignages de sympathie. Des personnages considérables par le rang ou par le mérite lui écrivirent pour l’encourager. Plusieurs même lui firent offrir des lettres de recommandation pour l’Angleterre. Il remercia mais sans pouvoir se résigner à accepter. «A Dieu ne plaise, répondait-il par une généreuse inspiration de patriotisme, que je porte en pays étranger une découverte de cette importance! J’ai dans l’avenir de cette idée une foi inébranlable. Tôt ou tard, le Ciel aidant, elle doit triompher, et je veux que la France, que ma chère patrie, en recueille tout l’honneur comme les avantages.»

Jouffroy, quand il parlait ainsi, cependant ne recueillait, pour prix de ses travaux et de ses sacrifices que l’indifférence, que le dédain, que l’ingratitude. Il n’ignorait pas qu’à la cour de Versailles même, on le surnommait: Jouffroy la Pompe et que la foule toujours trop nombreuse des sots railleurs, allait partout répétant: «Connaissez-vous ce gentilhomme de la Franche-Comté qui embarque des pompes à feu sur les rivières? Ce fou qui prétend accorder le feu et l’eau?»

Mais bientôt arriva la Révolution qui fit justice des moqueurs et des courtisans, par malheur sans épargner les personnages les plus augustes comme les plus honnêtes gens. Jouffroy, dont la vie semblait menacée, à cause de sa qualité de gentilhomme, dut émigrer et ne rentra en France qu’après la paix de Lunéville. Pendant qu’il servait dans l’armée de Condé, et que plus tard en France il s’efforçait de recueillir les débris de sa fortune pour assurer l’avenir de sa famille, un jeune Américain, Fulton, né à Little-Britain (Pennsylvanie) en 1765, vint à l’âge de vingt ans en Angleterre où il s’adonna entièrement à l’étude de la mécanique. Passé en France pendant l’année 1796, sans nul doute il eut connaissance des expériences de Jouffroy. Il en profita et s’en aida pour la construction de la machine à vapeur exécutée en 1804 sur ses dessins, dans l’usine de Boulton-Watt, et qui, terminée deux ans après, et expédiée à New-York, sillonna la première les grands fleuves d’Amérique où les navires de ce genre ne tardèrent pas à se multiplier.

On les ignorait encore en Europe, cependant, quand, après le retour des Bourbons en France, Jouffroy, muni d’un brevet d’invention et de perfectionnement, fit construire un bateau auquel le comte d’Artois permit qu’on donnât son nom, et qui fut lancé sur la Seine, au Petit-Bercy, le 20 avril 1817, en présence du comte d’Artois, des princes ses fils, des autorités de Paris, d’un grand nombre de savants et d’un concours immense de spectateurs. Tout semblait promettre à l’entreprise le plus heureux avenir, lorsqu’une compagnie rivale obtint un brevet, et, contestant le privilége de Jouffroy, lança à son tour sur le fleuve un bateau muni de sa machine, et qu’elle avait fait venir d’Angleterre. La spéculation ne lui réussit pas, encore que la concurrence devînt fatale à Jouffroy; car les deux compagnies ayant à lutter l’une contre l’autre, comme à combattre les préventions que soulevait le nouveau mode de navigation, furent également ruinées.