N’était-ce pas, pour Jouffroy, jouer de malheur? Et grâce aux obstacles que suscitait la coalition des intérêts et des préjugés inquiétés également par la nouvelle invention, bien des années encore devaient s’écouler avant que la navigation à vapeur déjà si prospère en Amérique pût s’acclimater en France. Pourtant la priorité de la découverte appartient à celle-ci, grâce à Jouffroy-d’Abbans, ainsi que se plaisait à le proclamer, en 1827, du haut de sa chaire, Arago, ce grand vulgarisateur qui, l’année suivante, insistant sur son affirmation, disait dans une des Notices publiées par l’Annuaire du bureau des longitudes: «L’idée de l’emploi de la vapeur pour faire marcher les bateaux fut mise en pratique, pour la première fois, par le marquis de Jouffroy, qui construisit, en 1782, un bateau à vapeur, qui pendant seize mois, navigua sur la Saône.»
Ce témoignage de loyale sympathie, de la part d’un juge si compétent, dut être une précieuse consolation pour Jouffroy au milieu de ses déboires et aussi de ses douleurs, car, dans l’année 1829, il perdit sa chère et fidèle compagne, et la séparation lui fut bien douloureuse après quarante-six années d’une union dont il n’avait eu jamais qu’à s’applaudir et qui lui avait rendu la vie douce même dans ses cruelles épreuves. La solitude lui devint trop pénible; il fit liquider sa pension de retraite comme ancien militaire et obtint son admission à l’Hôtel des Invalides, où il mourut du choléra en 1832. Il était plus qu’octogénaire.
«Jouffroy, dit M. le marquis de Beausset-Roquefort, créateur des éléments d’une science encore inconnue, n’avait à sa disposition ni atelier de construction, ni ouvriers mécaniciens; forcé d’employer la machine de Wat, à simple effet, qui ne se prêtait pas au mouvement de rotation, il trouva dans son génie les combinaisons qui assurèrent son succès.
«Les expériences de Jouffroy sont antérieures d’un quart de siècle à l’application faite par Fulton; leur succès a été constaté par un acte authentique, par des documents officiels, et par le témoignage de milliers de spectateurs. Le bateau de Jouffroy navigua sur la Saône pendant seize mois.»
«L’application de la vapeur à la navigation, ajoute excellemment le judicieux auteur, ne laisse plus aucune contrée en dehors des progrès, quelque reculée qu’elle soit par les distances, par les institutions, par les mœurs de ses habitants. Les relations fréquentes des peuples entre eux dissipent les préjugés, créent des intérêts nouveaux, manifestent avec plus d’évidence la solidarité universelle.
«Louis XIV, après avoir placé son petit fils, le duc d’Anjou, sur le trône d’Espagne, s’écriait: «Il n’y a plus de Pyrénées!» L’œuvre du grand roi n’a pas résisté au souffle des agitations politiques; les descendants mâles de Philippe V ont cessé de régner... Les voies ferrées perçant les montagnes, la navigation à vapeur défiant les vents contraires, la télégraphie électrique transmettant la pensée avec la rapidité de l’éclair ont abaissé toutes les barrières, effacé les distances, préparé l’union des nations qui doit amener les temps annoncés par le prisonnier de Sainte-Hélène, où toute guerre ne sera plus qu’une guerre civile.»
Qui pourrait maintenant entendre prononcer avec indifférence le nom de Jouffroy-d’Abbans?
[18] Lue en séance publique à la Société littéraire de Lyon, le 27 janvier 1864.
[19] Notice historique.