L’opinion en réalité ne pourrait donc se partager qu’entre Gerson et Thomas à Kempis, chanoine du diocèse de Cologne, dont le nom se lit sur plusieurs manuscrits du 15e siècle et qui a pour lui le témoignage de quelques-uns de ses contemporains. A Kempis, cependant, d’après des autorités graves, à peine âgé de vingt-cinq à trente ans, lorsque parurent les premiers livres de l’Imitation, ne saurait être l’auteur d’un pareil ouvrage, fruit d’une longue et amère expérience de la vie: tout au plus en eut-il été le compilateur et le copiste. Maintenant ne pourrait-on pas admettre une troisième opinion formulée par des critiques qui ne manquent pas d’autorité, à savoir que l’Imitation n’est point à proprement parler l’œuvre d’un auteur unique, d’un individu isolé, mais celle du siècle tout entier pour lequel quelque génie anonyme, pénétré de ses idées, ayant souffert de toutes ses désolations, instruit par ses cruelles expériences, après s’être enseveli au fond d’un cloître, aurait tenu la plume? Mais cette opinion même nous ramènerait à Gerson.

Quoiqu’il en soit, le livre existe pour la consolation et l’édification des âmes pieuses, il s’en est fait d’innombrables éditions et traductions. L’une des meilleures en France est encore celle de Michel de Marillac, qui avait été garde des sceaux sous Louis XIII[1], et dont le style, dans sa langue colorée et naïve, a gardé toute l’onction et le parfum du livre original, plus peut-être que la traduction de Pierre Corneille, digne pourtant en beaucoup d’endroits de ce beau génie et qui eut, en son temps, un prodigieux succès[2]. De nos jours, la traduction de F. de Lamennais, faite longtemps avant sa chute, a eu surtout les honneurs de la réimpression.

[1] La première édition est de 1621, in-12.

[2] La première édition est de 1656, in-4o.


GRÉTRY


«La musique de Grétry brille surtout par le chant et par l’expression des paroles; malheureusement toute qualité exagérée peut devenir un défaut: c’est ce qui a lieu dans les productions de ce musicien original. En s’occupant trop des détails, il négligeait l’effet des masses; de là vient que sa musique, bonne pour les Français, n’a pas réussi chez les étrangers.... Ce qui a pu empêcher ce compositeur de suivre les progrès de l’art dans l’effet musical, c’est le dédain qu’il avait pour toute autre musique que la sienne; dédain qu’il ne prenait même pas la peine de dissimuler. Un de ses amis entrait un jour chez lui en fredonnant un motif.

»Qu’est-ce que cela? demanda-t-il.

»—C’est, lui répondit son ami, un rondo de cet opéra que nous avons vu l’autre jour dans votre loge.