»—Ah! oui, je m’en souviens, ce jour où nous sommes arrivés trop tard à Richard[3]

D’après Fétis, «l’excès de son amour-propre et ses opinions sur les œuvres des autres musiciens prenaient leur source dans sa manière absolue de concevoir la musique dramatique.» Il attachait, fort à tort et faute d’une science musicale assez profonde, si peu de prix à l’instrumentation de ses ouvrages qu’il en chargeait d’habitude un confrère. Lorsqu’on lui parlait de ces effets d’harmonie et d’instrumentation qui en musique sont à la mélodie ce qu’en peinture la couleur est au dessin, il répondait:

«Je connais quelque chose qui fait plus d’effet que tout cela.

—Quoi donc?

—La vérité!

«Ce mot peint Grétry d’un seul trait, dit le savant critique déjà cité; il est rempli de justesse, mais celui qui le disait ne voyait pas que dans les arts la vérité est susceptible d’une multitude de nuances et que, pour être vrai, il faut être coloriste autant que dessinateur.»

Grétry était très heureusement doué d’ailleurs; les lacunes de son talent provenaient, comme on l’a vu, de son éducation première incomplète, et de cette impatience de produire qui d’ordinaire tourmente les jeunes gens et ne leur laisse pas de temps pour l’étude. Lui-même en fait l’aveu: «Je n’eus pas assez de patience pour m’en tenir à mes leçons de composition; j’avais mille idées de musique dans la tête; et le besoin d’en faire usage était trop vif pour que j’y pusse résister.» (Essais sur la musique.) «Telle est la cause, dit Fétis de l’ignorance où Grétry est resté toute sa vie des procédés de l’art d’écrire la musique.» De là aussi la réaction dont nous sommes aujourd’hui témoins, réaction qui va jusqu’à l’injustice et fait qu’on parle presque avec l’air du dédain «de l’homme de génie,» qui a écrit tant de chefs-d’œuvre au point de vue de l’expression, le Tableau parlant, Zemire et Azor, La Caravane, etc.

Cette inconstance du public Grétry l’avait expérimentée quelque temps lui-même pendant les premières années de la Révolution lorsqu’un nouveau genre de musique, créé par Chérubini et Méhul, se fut introduit sur la scène. Voyant ses premiers ouvrages délaissés, Grétry voulut donner à son style un caractère plus énergique en harmonie avec le goût actuel; mais il échoua et les opéras de Pierre-le-Grand, Lisbeth, Elisea, n’eurent aucun succès.

Certes, il fut grandement puni par cet échec du travers que nous avons signalé plus haut, mais dont il ne sut pas entièrement se corriger, témoin ce qu’il dit à propos de l’auteur des Noces de Figaro, et de Don Juan, dont il ne comprenait pas la musique trop forte pour lui, comme pour le public du reste auquel elle s’adressait. Un jour Napoléon Ier demandant à Grétry quelle différence il trouvait entre Mozart et Cimarosa, l’artiste répondit:

«Cimarosa met la statue sur le théâtre et le piédestal dans l’orchestre; au lieu que Mozart met la statue dans l’orchestre et le piédestal sur le théâtre.»