C’est pour la vérité que Dieu fit le génie!

et les superbes pièces, l’Immortalité, Dieu, la Prière, les Etoiles, Bénédiction de Dieu dans la solitude, l’Infini dans les Cieux, Bonaparte, etc., autant de chefs-d’œuvre qui, par la splendeur de la forme, la sublimité des idées, ce flot de poésie nouvelle, jaillissant comme d’une source intarissable, seront à toujours des modèles faits pour provoquer l’admiration et l’enthousiasme. Pourquoi faut-il qu’à côté de ces merveilleux poèmes, à quelques pages de distance, parfois au verso même, on en lise d’autres d’un accent si différent, par exemple cette inconcevable, cette inexcusable pièce du Désespoir éclatant comme l’hymne du doute, et avec de si horribles blasphèmes assez froidement réfutés dans la pièce qui suit: La Providence à l’homme, écrite, si l’on en croit certains commentaires, moins par conviction que par condescendance pour la mère du poète. On a peine à comprendre cette frénésie de scepticisme, ce cri ou plutôt ce hurlement de colère impie, de la part du poète, comblé de toute manière par la Providence, et qui a écrit les autres pièces, la plupart si vraiment belles et pieuses, surtout ce poème de la Mort de Socrate, irréprochable pour le fond comme pour la forme. Jamais la haute spiritualité n’a parlé une langue plus harmonieuse et plus pure. Malheureusement le doute, tantôt dissimulé et discret, tantôt hautain et violent, reparaîtra dans plusieurs pièces, et en particulier dans le volume des Recueillements où le poète affecte des allures philosophiques qui ne sont point au profit de son inspiration, témoin la pièce à M. de Genoude sur son ordination, pièce d’ailleurs presque médiocre et où manque le souffle. Dans l’ode à M. Bouchard intitulée Utopie, plus accentuée encore comme pensée, on lit entre autres choses:

L’homme adore et croit en esprit.
Minarets, pagodes et dômes
Sont écroulés sur leurs fantômes,
Et l’homme, de ces dieux vainqueur,
Sur tous ces temples en poussière
N’a ramassé que la prière
Pour la transvaser dans son cœur.
Un seul culte enchaîne le monde
Que vivifie un seul amour;
Son dogme, où la lumière abonde,
N’est qu’un Évangile au grand jour.
Sa foi, sans ombre et sans emblème,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est le Verbe pur du Calvaire,
Non tel qu’en terrestres accens,
L’écho lointain du sanctuaire
En laissa fuir le divin sens,
Mais tel qu’en ses veilles divines
Le front du Couronné d’épines
S’illuminait en le parlant!

Il y a là, ce semble, quelque peu de galimatias et pas très-orthodoxe.

Une pièce magnifique dans ce volume, trop mélangé à tous égards, est la Réponse aux Adieux de sir Walter Scott, parce qu’ici le poète est surtout poète.

Un reproche encore que l’on peut et doit adresser trop souvent à Lamartine, c’est la vivacité de certaines images, la fougue de passion qui, dans tels ou tels morceaux, fait explosion avec des accents fiévreux, témoin les pièces à Elvire ou ce fragment des Novissima Verba commençant par les vers:

Amour, être de l’être, amour, âme de l’âme,
Nul homme plus que moi ne vécut de ta flamme!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pourtant ces vers se lisent dans le recueil des Harmonies qui, sauf quelques pièces, pour la pureté de l’inspiration, l’élévation des pensées, l’accent religieux, est assurément le meilleur du poète, quoique, pour la perfection de la forme, le tome 1er des Méditations, où se trouve la Mort de Socrate, semble supérieur. Ce souffle profane, passionné, cette adoration de la créature s’exprimant dans une langue caressante comme les chants de la Syrène antique, rendent la lecture du grand poète dangereux parfois pour les jeunes gens et même pour d’autres, parce que cette ivresse, devenant contagieuse, tend à énerver les âmes. Aussi serait-il désirable que de tous les recueils on en fît un seul, composé de pièces de choix, des seuls chefs-d’œuvre dont la plus sévère morale n’aurait pas à s’effaroucher. Je chargerais du triage un père de famille chrétien, ou mieux encore une mère de famille intelligente autant que pieuse comme j’en connais plusieurs. Et quel volume on aurait alors, véritablement admirable, incomparable! Inutile d’ajouter qu’il n’emprunterait rien au poème fantastique de la Chute d’un Ange, pas plus qu’à Jocelyn, une œuvre remarquable souvent sans doute au point de vue de l’art, mais où se trouvent de regrettables inexactitudes et des témérités hétérodoxes qui ont fait mettre l’ouvrage à l’index.

Comme prosateur, par la fécondité des pensées, l’éclat des images, l’ampleur de la période, Lamartine est aussi au premier rang; mais dans ses meilleurs écrits, qui ne sont pas ceux de sa vieillesse, dans les Girondins, les Confidences, etc., il faut déplorer toujours ce mélange du bien et du mal, de l’ivraie et du bon grain que nous avons eu le regret de signaler dans les œuvres poétiques. N’est-ce point dans le 1er volume des Confidences que se trouvent certaines tirades philosophiques et politiques assez mal sonnantes aussi bien que le portrait de cet étrange curé de village, tout occupé de chasse, de chiens, de livres profanes, et que l’auteur nous présente avec un air de complaisance, peu s’en faut, comme un modèle?

En tant qu’homme politique, on sait assez les erreurs et les fautes de Lamartine; mais ces fautes et ces erreurs furent celles de son imagination, peut-être un peu de sa vanité, plus que celles de son cœur; on doit lui tenir compte grandement de son énergie le jour où il nous sauvait, au péril de sa vie, l’affront du drapeau rouge, dont l’apparition triomphante devenait pour la société le signal des suprêmes catastrophes. Ce dont la postérité doit encore se souvenir, plus que ne l’ont fait les contemporains, c’est de son héroïque abnégation quand, dans une heure solennelle, en refusant de se séparer brusquement de son collègue au gouvernement provisoire, Ledru-Rollin, il empêchait le triomphe (autrement probable) de la faction des violents privée de son chef et à laquelle on ôtait en même temps tout prétexte à l’insurrection. Lamartine ne pouvait se dissimuler que cette démarche, mal interprétée, lui coûterait sa popularité, et il n’hésita point, à son éternel honneur, devant ce grand sacrifice, dicté par la conscience et qu’il jugeait nécessaire au salut de la patrie. Méconnu en effet à cette époque, délaissé, outragé pour cet acte de magnanime dévouement, jamais il ne fut plus digne d’estime et d’admiration. Ce souvenir doit suffire pour lui faire pardonner ses erreurs précédentes, aussi bien que ses malheureuses spéculations littéraires, et ces éternelles tentatives de souscription, qui déconsidéraient sa vieillesse, et que la presse, indignée, qualifia parfois dans des termes plus que sévères, vrais sans doute, mais que je me blâmerais de rappeler ici.