La gloire efface tout[22]!

dirons-nous plutôt avec le poète. On peut regretter d’ailleurs qu’il n’ait pas suivi le conseil que lui donnait, comme par un secret pressentiment, et bien des années auparavant, l’illustre Cuvier lors de la réception de Lamartine à l’Académie française:

«Ce que des éditeurs empressés de satisfaire l’avidité du public nous ont dit sur les lacunes de vos derniers écrits, aurait-il quelque fondement, et serait-ce pour des occupations d’un intérêt plus immédiat que vous négligeriez ces nobles productions de l’esprit?

«J’espère, pour l’honneur des lettres, qu’il n’en est rien. Chacun de nous a sans doute à remplir des devoirs respectables envers son prince et son pays; mais ceux à qui le ciel a accordé l’heureux don du génie, le talent de dévoiler la nature, ou celui de parler au cœur, ont des devoirs qui, sans contrarier en rien les premiers, sont, j’ose le dire, d’un ordre tout autrement relevé. C’est à l’humanité entière, c’est aux siècles à venir qu’ils en doivent compte.

«Combien, parmi ces personnages qui passent successivement au pouvoir, n’en est-il pas qui ont vu le bien qu’ils avaient fait ou projeté, dissipé comme un songe devant les projets non moins rapidement évanouis de leurs successeurs! Une vérité, au contraire, une seule vérité découverte, un seul sentiment généreux gravé par l’éloquence dans le cœur des hommes contribuera pendant des siècles, et sans que rien puisse l’empêcher, au bien-être de générations innombrables, et portera le nom de son auteur jusqu’à la dernière postérité[23]

Tout cela nous semble admirablement vrai. Ces paroles étaient prophétiques non pas seulement pour l’auteur des Méditations, mais pour d’autres illustres, que la politique en ce temps a fourvoyés, Chateaubriand, Victor Hugo, etc.

On sait qu’au lendemain de la mort de Lamartine, une souscription fut ouverte pour lui ériger une statue sur la place de l’Hôtel-de-Ville de Paris. Mais depuis, paraît-il, par suite des évènements sans doute, cette partie du programme a été modifiée; et la ville de Mâcon, bénéficiant de la souscription, verra, dans ses murs, s’élever le glorieux piédestal, non loin de l’humble village, terre natale du poète, et qu’il a rendu à jamais célèbre. C’est là, c’est à l’ombre du vieux sanctuaire, où une sainte mère conduisait Lamartine tout enfant, que sa cendre repose d’après le vœu le plus cher de son cœur, formulé, bien des années auparavant, dans cet admirable vers:

O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe!

[20] Alphonse de Lamartine, né à Milly, en 1790, mort à Paris le 28 février 1869.

[21] Publié sous le titre de: l’Art d’arriver au vrai.