L’ouvrage capital de J. de Maistre et le plus connu après les Considérations et le Pape, les Soirées de Saint-Pétersbourg, nous montrent son talent sous ses faces les plus diverses. Le gouvernement temporel de la Providence que l’auteur s’est donné pour mission, mission glorieuse, de justifier, tel est le point de départ et le thème de cette suite d’entretiens d’un intérêt si profond et toujours actuel quand la forme en général est des plus piquantes. Que de pages véritablement sublimes, de digressions et considérations de l’ordre le plus élevé, et souvent de tableaux saisissants à propos de tous les grands problèmes de la société politique et religieuse, et des lois mystérieuses qui régissent le monde visible, sur lequel l’autre (l’invisible) réagit. Bon nombre de passages sont assurément des plus belles choses dont puisse se glorifier notre littérature par la hauteur et la force de la pensée mise en relief par l’énergique simplicité de l’expression. Il suffit de rappeler ce terrible et magnifique portrait du bourreau tant de fois cité, ou cette foudroyante philippique contre Voltaire, cri passionné que l’emportement d’une sainte colère arrache à la conscience révoltée de l’honnête homme, du père de famille et du chrétien. Dirai-je les pages si touchantes sur la Jeune fille livrée au cancer, avec lesquelles font contraste les éloquentes dissertations sur les sauvages ou les mâles réflexions relatives à la guerre. A part peut-être le chapitre sur Locke un peu bien long, on ne peut se lasser de lire et relire cet ouvrage, testament sublime du génie qu’hélas! il ne fut pas donné à l’auteur de terminer. La mort frappa M. de Maistre quand il touchait à la fin de sa glorieuse tâche et le surprit la plume à la main au moment où il abordait la question si intéressante, comme il écrivait lui-même, et si importante du protestantisme. On eut dit qu’à cette heure solennelle l’intelligence de M. de Maistre, accoutumée à planer dans les hauteurs, s’élevait encore.

Les lettres sur l’Inquisition, sur l’Eglise Gallicane, se recommandent par l’étude patiente des faits comme par la forte dialectique et la fermeté du style plus plein de choses que de mots. On peut différer d’opinion avec l’auteur, parfois absolu et systématique, mais la toute-puissance de son talent ne saurait faire doute pour la bonne foi, et dire, comme l’a fait, à ce qu’on assure, certain universitaire, que la lecture de J. de Maistre hébète, c’est prouver qu’on glisse soi-même sur la pente qui conduit tout droit à l’idiotisme.

La fécondité, mais une fécondité qui ne trahit jamais l’épuisement, caractérise la manière de J. de Maistre. Il a produit beaucoup, et tous ses ouvrages, avec des mérites divers, sont à la même hauteur. Cependant, ce que nous avons peine à croire d’ailleurs, on affirme que d’importants manuscrits et de précieuses correspondances, trésors d’une amitié jalouse, se dérobent encore à la publicité. On ne saurait trop le regretter surtout en présence de cette lettre si touchante et si admirable à Mme de Costa sur la mort de son fils, qu’une indiscrétion, dont nous remercions M. de Falloux, a permis de nous faire connaître. Ces quelques pages peuvent servir admirablement pour nous initier à la lecture des œuvres du grand écrivain. Son cœur tout entier s’y révèle et l’on ne sait ce qu’il faut admirer davantage ou la noblesse et la générosité de ses sentiments ou la sublimité de son génie. Il y a là encore sur la Révolution française, qui plus d’une fois l’a si bien inspiré, des paragraphes d’une étonnante énergie. Mais ce qu’on apprécie surtout dans ce petit écrit, ce qui le fait goûter particulièrement, c’est la sincérité de l’accent tendrement ému, et cette pieuse sympathie d’une amitié chrétienne qui sait trouver, pour la plus poignante des douleurs, de si sublimes consolations.

II

Un caractère particulier et très-remarquable des ouvrages de J. de Maistre, c’est l’oubli du moi, si haïssable d’après Pascal, et dont nos contemporains, les poètes surtout, ont trop abusé. Sous ce rapport, l’illustre Joseph contraste avec un autre génie, l’une des gloires de notre littérature d’ailleurs, Chateaubriand, cet admirable poète de la prose qui trop volontiers se met en scène, et autant qu’il le peut s’attribue le premier rôle, comme le prouvent surabondamment ses Mémoires.

Chez M. de Maistre, sauf dans ses lettres où il n’en pouvait être autrement, nulle trace de la personnalité. L’auteur s’efface complètement derrière son œuvre. Cependant, avec cette sûreté de coup d’œil, et cette fermeté de jugement, ce beau génie devait avoir conscience de sa supériorité. Mais sans doute le sens chrétien, qui se révèle si énergique jusque dans les moindres lignes de ses écrits, l’avait conduit à l’entière abnégation de l’amour-propre. Il avait compris que le but de l’écrivain, digne de ce nom, comme celui de l’artiste doit être surtout l’utilité de son œuvre; qu’il est tout à fait misérable et insensé de s’épuiser en veilles laborieuses, je ne dirai pas, dans l’espoir du gain comme le mercenaire, mais en vue de cette gloire humaine, si incertaine et si capricieuse, qui va réveiller, dans la tombe, vingt ans après sa mort tragique, l’ombre étonnée d’André Chénier, par exemple. Ce désintéressement de lui-même et ce peu de souci de la gloriole littéraire fait le plus grand honneur à Joseph de Maistre, qui du reste, joignait, chose malheureusement rare et très-rare, joignait, à la plus haute intelligence, à ces dons merveilleux du génie, toutes les grandes qualités du cœur, la bonté, la tendresse, pleine d’expansion, la généreuse confiance, l’absolu dévouement, et la fidélité à tous les devoirs même les plus humbles. La publication posthume de sa correspondance, faite par sa famille à laquelle son souvenir est resté si cher, nous en fournit de nombreuses preuves. Dans ces admirables lettres, de Maistre se peint tout entier et sans y songer assurément. Or ce grand homme comme il est bon homme! Ce terrible génie, dont certains critiques nous font une peinture si menaçante, comme il est doux, affectueux, caressant, dévoué! Comme il aime ses amis, ses parents, sa femme, ses enfants! Quels mots touchants tombés de sa plume ou plutôt de son cœur sur le papier souvent mouillé de ses larmes! «Nul ne sait ce que c’est que la guerre s’il n’y a pas son fils!» Et à propos de sa fille: «Oh! si un honnête homme voulait se contenter du bonheur!» Avec quelle énergie bien qu’il s’efforce de comprimer le cri de son cœur, avec quelle poignante énergie, il nous dépeint les tortures de cette séparation inouïe qui l’exile, pendant tant d’années, sous les glaces du pôle, à 800 lieues de sa famille, objet incessant de toutes ses pensées, la nuit comme le jour! Qui ne comprendrait les cruelles insomnies de «ce père vivant d’une fille orpheline,» grande personne déjà et qu’il ne connaît que de nom parce qu’il lui fallut quitter la mère peu de mois avant la naissance. Se vit-il jamais une situation plus douloureuse?

Pourtant s’il fléchit par instants sous le poids de l’épreuve, l’héroïque chrétien ne succombe jamais au découragement! Jamais l’ombre d’un murmure! Il se résigne à la volonté divine avec une sublime abnégation et ne recule devant aucun sacrifice pour rester fidèle au serment par lui prêté à son roi, à sa patrie. Je ne sais rien de plus admirable que ce spectacle! Les Lettres de J. de Maistre sont peut-être son plus bel ouvrage, parce qu’il s’y montre dans la grandeur comme la familiarité de son génie, tour à tour simple, aimable, spirituel, gracieux, profond, éloquent, passionné, terrible! Le même homme qui a écrit à sa fille cette amusante instruction sur le taconage, quelques pages plus loin, après les considérations les plus hautes sur la politique, termine par cette étonnante parole sur le Démon du Midi, comme il l’appelle: «Napoléon envoyé de Dieu! Oui, il vient du ciel, comme la foudre.» De Maistre, nous ne craignons pas de l’avouer, ne juge pas toujours peut-être l’homme du siècle, selon l’expression des poètes, avec une complète tranquillité d’esprit. Il y a de la passion, de la colère dans certaines de ses appréciations. Mais l’on ne peut accuser d’exagération et d’injustice ce qu’il dit sur l’arrestation et l’enlèvement du Pape, le divorce, la guerre d’Espagne, etc., ces actes «dignes d’un enfant enragé» comme il s’exprime. Si ces dures paroles ne sont, il faut bien le reconnaître, que l’expression de la vérité, dans d’autres circonstances, il montre autant de véhémence, mais avec moins de raison. Nous Français auxquels la patrie est passionnément chère, nous sommes froissés plus d’une fois par le cri de haine satisfaite avec lequel il enregistre nos revers, applaudit à nos défaites. Mais il ne faut pas oublier que de Maistre, quoique écrivant dans notre langue, était un étranger; qu’à ses yeux Napoléon et la Révolution étaient les grands ennemis sur lesquels il ne pouvait penser autrement qu’il faisait après la façon dont ils avaient traité et traitaient son pays, comme cette royauté à laquelle il s’était dévoué jusqu’à lui sacrifier ses affections les plus chères, son bonheur de père et d’époux. Pour être juste cependant, il faut dire que, dans l’explosion de ses plus violentes colères, de Maistre reste toujours digne et ne s’emporte pas à ces excès dont la presse anglaise donnait alors le scandale et qui trouvèrent trop d’écho peut-être dans la fameuse brochure: de Buonaparte et des Bourbons! ce pamphlet terrible qui, suivant le mot de Louis XVIII, aurait valu toute une armée.

Les Lettres de J. Maistre sont précédées d’une Notice à laquelle on nous saura gré d’emprunter quelques détails biographiques. Qui pourrait être mieux renseigné que celui qui l’a écrite, le comte Rodolphe de Maistre, fils de l’illustre philosophe? «Le comte Joseph-Marie de Maistre naquit à Chambéry, en 1754; son père, le comte François Xavier, était président du sénat et conservateur des apanages des princes... Le comte Joseph de Maistre était l’aîné de dix enfants.... Le trait principal de son enfance fut une soumission amoureuse pour ses parents. Présents ou absents, leur moindre désir était pour lui une loi imprescriptible. Lorsque l’heure de l’étude marquait la fin de la récréation, son père paraissait sur le pas de la porte du jardin sans dire un mot, et il se plaisait à voir tomber les jouets des mains de son fils, sans qu’il se permît même de lancer une dernière fois la boule ou le volant. Pendant tout le temps que le jeune Joseph passa à Turin pour suivre le cours de droit à l’Université, il ne se permit jamais la lecture d’un livre sans avoir écrit à son père ou à sa mère à Chambéry pour en obtenir l’autorisation... Rien n’égalait la vénération et l’amour du comte de Maistre pour sa mère. Il avait coutume de dire: «Ma mère était un ange à qui Dieu avait prêté un corps; mon bonheur était de deviner ce qu’elle désirait de moi, et j’étais dans ses mains autant que la plus jeune de mes sœurs.»

Joseph, comme son père, suivit la carrière de la magistrature; en sa qualité de substitut de l’avocat général, il prononça le discours de rentrée sur le caractère extérieur du magistrat, qui fut le premier jet de son talent et son début littéraire. Il siégea ensuite comme sénateur sous la présidence de son père.

Marié en 1786 à mademoiselle de Morand, dont il eut trois enfants, un fils et deux filles, il vivait paisiblement à Chambéry tout occupé de ses devoirs, dont il se délassait par l’étude, quand éclata la Révolution.