Lors de l’invasion de la Savoie, le comte de Maistre, ayant refusé toute espèce de serment au gouvernement importé par l’étranger sous le nom de République des Allobroges, dut quitter son pays. Il se retira à Lausanne où, non sans grandes difficultés, vint le rejoindre sa famille, à l’exception du dernier enfant, dont Madame de Maistre venait d’accoucher et qu’elle dut laisser aux soins de sa grand’mère, car elle ne pouvait l’exposer aux fatigues et même aux périls du voyage.
De Lausanne, Joseph de Maistre écrit à son ami le baron Vignet des Etoles que ses biens sont confisqués, mais qu’il n’en dormira pas moins. Dans une autre lettre, il dit plus laconiquement encore: «Tous mes biens sont vendus, je n’ai plus rien.» Ce fut pendant son séjour en Suisse qu’il publia le volume des Considérations sur la France et divers autres opuscules remarqués par quelques lecteurs d’élite en dépit du malheur des temps. En 1797, Joseph de Maistre put se rendre à Turin; mais bientôt après son arrivée, le roi, réduit à ses seules forces et succombant dans sa lutte contre la France, se vit forcé de quitter ses états de terre-ferme pour se réfugier en Sardaigne. Le comte, en sa qualité d’émigré, dut s’exiler de nouveau. A l’aide d’un passe-port prussien, il réussit à gagner Venise où il vécut avec sa famille plusieurs années qui furent pour lui les plus pénibles de l’émigration; car, ses seules ressources, et qu’il lui fallait grandement ménager, consistaient en quelques pièces d’argenterie sauvées du naufrage et qu’il vendait au fur et à mesure de ses besoins.
Ce fut à Venise, en 1802, qu’il reçut du roi de Piémont l’ordre de se rendre à Saint-Pétersbourg en qualité d’envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. Les circonstances ne lui permettaient pas d’emmener sa famille et il croyait pourtant de son devoir de ne pas refuser ce poste de confiance. «Ce fut une nouvelle douleur, un nouveau sacrifice, le plus pénible sans doute que son dévouement à son maître pût lui imposer. Il fallait se séparer de sa femme et de ses enfants sans prévoir un terme à ce cruel veuvage, entreprendre une nouvelle carrière et des fonctions que le malheur des temps rendait difficiles et dépouillées de tout éclat consolateur. Il partit pour Saint-Pétersbourg.»
L’accueil qu’il reçut dans cette ville de la part des personnages les plus éminents et en particulier de l’empereur Alexandre[28] lui adoucit, autant qu’il était possible, les amertumes de ce long exil dont il ne revint qu’au mois de mai 1817; mais, après la chute de Napoléon, il avait pu être rejoint à Saint-Pétersbourg par sa femme et ses filles.
De retour à Turin, le comte de Maistre fit paraître successivement plusieurs des grands ouvrages renfermés dans ses portefeuilles: Le Pape, l’Eglise gallicane, les Soirées de Saint-Pétersbourg, sauf l’épilogue qu’il ne put qu’esquisser, faute de loisirs suffisants, dans les derniers mois de sa vie.
Nommé chef de la grande chancellerie du royaume, il avait dû interrompre presque complètement ses travaux littéraires pour s’occuper de ses nouvelles et importantes fonctions, acceptées par lui à regret et dans l’intérêt seul de sa famille. Il les exerça peu de temps d’ailleurs; car le 26 février 1821, succombant à une paralysie lente, à l’âge de soixante-sept ans, «il s’endormit dans le Seigneur.»
«Le comte de Maistre, dit son biographe, inflexible sur les principes, était, dans les relations sociales, bienveillant, facile et d’une grande tolérance: il écoutait avec calme les opinions les plus opposées aux siennes et les combattait avec sang-froid, courtoisie et sans la moindre aigreur. Partout où il demeura quelque temps, il laissa des amis... il se plaisait à considérer les hommes par leur côté louable.» Plus loin nous lisons encore: «Le comte de Maistre était d’un abord facile, d’une conversation enjouée, constant dans sa conduite, comme dans ses principes, étranger à toute espèce de finesse, ferme dans l’expression de ses opinions, du reste méfiant de lui-même, docile à la critique, sans autre ambition que celle d’un accomplissement irréprochable de ses devoirs.»
Terminons par quelques citations encore empruntées aux Lettres: «L’erreur n’est jamais calme: à la vérité seule est donnée la chaleur sans aigreur, grand phénomène pas assez remarqué.» (p. 299.)
«Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer lorsque j’entends parler d’un changement de dynastie. Pour avoir un ange, je serais tenté d’une petite révolution; mais pour mettre un homme à la place d’un autre, il faut avoir le diable au corps. Coupez-vous la gorge vingt ans, messieurs les fous; versez des torrents de sang pour avoir Germanicus ou Agrippine, dignes de régner; et pour vous récompenser, ils vous feront présent de Caligula. Voilà un beau coup vraiment! En huit ou dix générations, toutes les bonnes et toutes les mauvaises qualités de la nature humaine paraissent et se compensent, en sorte que tout changement forcé de dynastie est non-seulement un crime, mais une bêtise.» (p. 316.)
«Les sectes n’ont de force contagieuse que dans leurs commencements et durant le paroxysme révolutionnaire, passé lequel elles ne font plus de conquêtes. Le catholicisme au contraire est toujours conquérant, sans jamais s’adresser aux passions, et c’est un de ses caractères les plus distinctifs et les plus frappants.» (p. 297.)