. . . . . . . O siècle malheureux!
D’une morale impie, ô signe désastreux!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Visitons nos cités, hélas! que voyons-nous
Qui de l’homme de bien n’allume le courroux!
L’athéisme en désert convertissant nos temples;
Des forfaits dont l’histoire ignorait les exemples;
De célèbres procès où vaincus et vainqueurs
Prouvent également la honte de leurs mœurs;
Tous les rangs confondus et disputant de vices,
Le silence des lois du scandale complices[31].

En 1771, le zèle trop peu mesuré de Malesherbes pour les prérogatives parlementaires le portèrent à composer et publier ses célèbres Remontrances, dont Voltaire lui-même a dit: «Je n’ai pas approuvé quelques Remontrances qui m’ont paru trop dures. Il me semble qu’on doit parler à son souverain d’une manière un peu plus honnête.» Gaillard, à la vérité, répond à Voltaire, dont il accuse la partialité, quoique lui-même semble un peu suspect sous ce rapport: «C’est avec une vraie peine qu’on voit repousser, par l’humeur et l’injustice, ces discours si lumineux, d’où la vérité sort avec éclat de toute part et dont le ton, non-seulement mesuré, non-seulement respectueux, mais affectueux envers le prince, annonce des sujets non-seulement soumis, mais tendrement attachés à leur maître[32]

Malesherbes fut exilé dans ses terres et n’en revint qu’au bout de quatre années, lorsque Louis XV, mort, les anciens Parlements furent rappelés par son successeur, plus généreux que prévoyant. La popularité qu’avaient valu à Malesherbes sa disgrâce et la publication de ses nouvelles Remontrances, s’inspirant des mêmes idées que les premières quoique moins justifiées par les circonstances, le désignèrent, en même temps que Turgot, au choix du roi pour le ministère; mais dominé par ses préoccupations, avec des intentions excellentes d’ailleurs, dans ce poste élevé, Malesherbes fit peut-être plus de mal que de bien: «Dès qu’il fut entré au ministère (comme garde des sceaux), on ne le vit occupé, dit le judicieux Weiss, que de tempérer les rigueurs du pouvoir et même trop souvent d’en affaiblir les ressorts nécessaires.»

Au mois de mars 1776, il sortit du ministère en même temps que Turgot dont il avait énergiquement soutenu le système. Pendant dix années, à dater de cette époque, il vécut dans la retraite, occupé de travaux littéraires et d’études graves dont il se délassait par le soin de ses jardins, les plus beaux qu’il y eut alors, et tout remplis de plantes exotiques. On citait tout particulièrement sa magnifique avenue d’arbres de Sainte-Lucie.

La popularité qui, chose inouïe, lui était restée fidèle pendant tant d’années, peut-être à la vérité parce qu’il se tenait éloigné des affaires, le fit derechef appeler au ministère en 1787. Mais se voyant sans influence aucune dans le conseil, il donna sa démission et se retira de nouveau dans la solitude, où cette fois la popularité ne le suivit point, trop occupée alors d’autres et nombreux favoris, mais non pas aussi dignes.

Malesherbes, d’ailleurs, exempt d’ambition et dans une retraite selon son cœur, entouré de ses enfants et petits-enfants, aurait pu vivre heureux si le caractère de plus en plus menaçant des évènements n’était venu l’inquiéter moins pour lui-même que pour ses amis et parents, et surtout pour le roi auquel dans le fond il était sincèrement attaché, l’ayant vu de trop près pour ne pas lui rendre pleine et entière justice. Aussi, à la nouvelle du procès qui mettait en péril la vie du monarque, Malesherbes écrit noblement au président de la Convention.

«J’ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître dans le temps où cette fonction était ambitionnée par tout le monde; je lui dois le même service lorsque c’est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse!»

Avec de Sèze et Tronchet, auxquels il faut ajouter le poète A. Chénier, Malesherbes se dévoua avec le plus admirable zèle à la défense de l’auguste accusé à qui, en même temps, chaque jour, il apportait toutes les consolations de la plus tendre affection. L’arrêt fatal prononcé, il fut chargé de la douloureuse mission de l’apprendre au roi; mais, arrivé en sa présence, il ne sut que tomber à ses pieds en fondant en larmes, et ce fut à Louis XVI de le consoler. Le lendemain, il revint à la barre de la Convention pour demander l’appel au peuple et le sursis; mais les sanglots étouffaient sa voix et lui permirent à peine de se faire entendre. «La mort dans les vingt-quatre heures!» Telle fut la sauvage réponse faite à cette si juste réclamation.

Détachons d’un écrit laissé par Malesherbes quelques passages des plus touchants et qui ne font pas moins d’honneur au roi qu’à son fidèle ministre, c’est plutôt ami qu’il faudrait dire. «Une fois que nous étions seuls, le prince me dit:

»J’ai une grande peine, de Sèze et Tronchet ne me doivent rien; ils me donnent leur temps, leur travail, peut-être leur vie; comment reconnaître un tel service? Je n’ai plus rien, et quand je leur ferais un legs, on ne l’acquitterait pas.