—Pour qui donc alors?
—Sire, pour fonder ou mieux consolider un établissement des plus utiles à la science. Un de mes bons amis, dont je n’ai pas besoin de dire le nom, a su moins bien combiner ses ressources pécuniaires que ses préparations chimiques, et il se trouve débiteur d’une somme de plus de cent mille francs.
—Je penserai à cela, répond l’Empereur, qui le lendemain envoyait à Monge deux cents mille francs avec ces mots écrits de sa main: «Moitié, pour lui, moitié pour vous; car on ne vous a jamais séparés.»
Les dignités qu’il n’avait pas cherchées ni demandées, pleuvaient sur Monge. Placé à la tête de l’École Polytechnique, il fut fait successivement sénateur, membre de l’Institut, grand aigle de la Légion d’Honneur, comte de Peluze, etc. «Monge, dit Pongerville, jouit en sage de l’amitié du grand homme et des avantages de la célébrité.» L’adversité le trouva plus vulnérable, sans doute parce que son caractère, fortement trempé naguère, se ressentait de l’influence des années. Lors de la seconde Restauration, Monge se vit rayé de la liste des membres de l’Institut, et les portes de l’École Polytechnique furent fermées pour lui; il en éprouva un chagrin profond. Contristé, désolé, torturé en outre par la pensée de nos derniers revers, il se laissa peu à peu gagner au découragement. Malgré les soins empressés d’une famille qu’il aimait tendrement, son désespoir grandit sourdement et finit par user ou briser les ressorts de cette belle intelligence. «Absent de lui-même, étranger à son propre génie, enveloppé dans une mort vivante, l’illustre géomètre cessa de souffrir à l’âge de 72 ans.» (28 juillet 1818).
Terminons par le récit de quelques épisodes intéressants. Après la levée du siége de St-Jean d’Acre, l’armée sous un ciel de feu, s’avançait péniblement à travers les sables; tous mouraient de soif. Soudain un puits se présente; chacun se précipite; c’est à qui boira le premier sans distinction de grade. Monge en ce moment arrive, la foule si compacte s’entr’ouvre devant lui, et de tous les côtés on s’écrie:
—Place à l’ami intime du général en chef!
—Non, non, répond l’illustre savant, les combattants d’abord, je boirai ensuite, s’il en reste.
A quelques jours de là, toujours dans le désert, un soldat, passant auprès de Monge, jette sur la gourde qu’il portait en sautoir, «un regard où se peint tout à la fois, dit Arago, le désir, la douleur, le désespoir.» Monge a compris, et tendant la gourde au soldat, il lui dit: «Bois un coup, mon brave.»
Le soldat ne se fait pas prier, mais après deux ou trois gorgées, il rend la gourde à son propriétaire: «Hé! lui dit affectueusement le savant, bois encore, bois davantage.—Merci, merci, répond le brave soldat; vous venez de vous montrer charitable et je ne voudrais pour rien au monde vous exposer aux douleurs atroces que j’endurais tout à l’heure.» «Monge, dit un jour Napoléon au savant, je désire que vous deveniez mon voisin à Saint-Cloud. Votre notaire trouvera facilement dans les environs une campagne de deux cents mille francs; je me charge du paiement.
—Sire, répondit Monge, je suis touché profondément de cette offre généreuse, mais permettez-moi de refuser dans ce moment où le public, à tort ou à raison, s’imagine que les finances du pays sont obérées.»