«Bref, dit-il, j’ai ainsi bastelé (tâtonné) l’espace de quinze ou seize ans; quand j’avais appris à me garder d’un danger, il m’en survenait un autre lequel je n’eusse jamais pensé.... Toutes ces fautes m’ont causé un tel labeur et tristesse d’esprit qu’auparavant que j’aie rendu mes émaux fusibles à un même degré de feu, j’ai cuidé entrer jusqu’à la porte du sépulcre: aussi, en me travaillant à telles affaires, je me suis trouvé l’espace de plus de dix ans si fort écoulé en ma personne qu’il n’y avait aucune forme ni apparence de bosse aux bras ni aux jambes, ainsi étaient mes dites jambes toutes d’une venue....
»J’ai été plusieurs années que, n’ayant rien de quoi faire couvrir mes fourneaux, j’étais toutes nuits à la merci des pluies et des vents sans avoir aucun secours, aide ni consolation, sinon des chats-huants qui chantaient d’un côté et les chiens qui hurlaient de l’autre; parfois il se levait des vents et des tempêtes qui soufflaient de telle sorte le dessus et le dessous de mes fourneaux que j’étais contraint de quitter là tout avec perte de mon labeur; et je me suis trouvé plusieurs fois qu’ayant tout quitté, n’ayant rien de sec sur moi à cause des pluies qui étaient tombées, je m’en allais coucher à la minuit ou au point du jour, accoutré de telle sorte comme un homme que l’on aurait traîné par tous les bourbiers de la ville; et en m’en allant ainsi retirer, j’allais bricollant sans chandelle en tombant d’un côté et d’autre comme un homme qui serait ivre de vin, rempli de grandes tristesses: d’autant qu’après avoir longuement travaillé, je voyais mon labeur perdu. Or, en me retirant ainsi souillé et trempé, je trouvais en ma chambre une seconde persécution pire que la première, et qui me fait à présent émerveiller que je ne suis consumé de tristesse.»
Quelle énergie de langage et quelle merveilleuse éloquence dans la naïve peinture de ces souffrances si stoïquement supportées! C’est tout un drame et des plus émouvants que le récit de cette lutte de l’inventeur contre les difficultés sans cesse renaissantes. Aussi le lecteur n’aura pas regret à la longueur de nos citations d’autant plus que cet artisan ou cet artiste du 16e siècle est un éminent écrivain. Puis en nos temps de découragements si prompts, d’impatiences déraisonnables et d’ambitions prématurées, il semble des plus utiles de montrer ce que peut l’opiniâtre ténacité de la volonté humaine et au prix de quels efforts elle arrive à son but. L’exemple de Palissy est un mémorable exemple qu’on ne saurait trop rappeler aux jeunes gens en leur montrant, dans sa grandeur et sa simplicité, cette persévérance qu’on peut qualifier d’héroïque encore que le résultat ne soit pas d’un ordre très-élevé, puisqu’il n’a pas trait directement à l’art, à la morale ou à la religion.
[52] E. Piot. Cabinet de l’Amateur, T. Ier.
[53] In-8o.—Paris 1580.
II
Enfin, après dix-huit ou vingt années de ces terribles épreuves, Palissy vit ses efforts couronnés d’un plein succès. Il put couvrir ses poteries de cet émail jaspé qui leur donne tant de prix et de son atelier sortirent nombre de vases, statuettes, bassins, plats, ustensiles divers, modelés de sa main devenue si habile, et qu’il appelait du titre collectif de rustiques figulines, du mot latin figulina qui signifie tout genre de poteries. Ces figulines, aujourd’hui si recherchées des amateurs et payées au poids de l’or, les seigneurs de la Saintonge dès lors se les disputèrent pour orner leurs parcs et leurs châteaux et les firent bientôt connaître au loin. Le célèbre connétable de Montmorency, ce rude guerroyeur, qui avait à un haut degré le goût des belles choses, chargea Palissy de la décoration de son château d’Ecouen, construit par l’architecte Jean Bullant et enrichi déjà des sculptures de Jean Goujon. «Dorénavant, comme l’a dit un biographe[54], le sort de Palissy et celui de son ingrate famille étaient assurés,» et plus qu’assurés: c’était la large aisance, la richesse même et la complète sécurité qui pour l’artiste remplaçaient l’angoisse et la détresse des mauvais jours si lui-même il n’eût été de nouveau l’artisan de son malheur.
«Palissy, dit M. Louis Audiat[55], fut une des âmes honnêtes que séduisit un prétexte de réforme. Homme de mœurs pures, il vit uniquement dans les premiers apôtres du calvinisme quelques chrétiens de la primitive église. L’ardeur qu’ils montrèrent, la foi qui les animait, le nom de Dieu qu’ils invoquaient sans cesse, la régularité de vie de trois ou quatre néo-convertis qui contrastait avec les déportements d’un plus grand nombre de catholiques, inévitables dans une agglomération de dix à quinze mille âmes, et faut-il le dire? peut-être les persécutions qui les assaillirent et qu’ils supportèrent avec l’orgueil et le courage des néophytes frappèrent le modeste artisan et lui firent illusion.»
Du reste, d’après ce que nous apprend un écrivain du temps «surtout les peintres, horlogers, imagiers, orfèvres, libraires, imprimeurs et autres qui, en leurs métiers, ont quelque noblesse d’esprit (et non moins de vanité souvent) furent les premiers à se laisser surprendre[56].»
Bernard Palissy, comme beaucoup d’autres à cette époque, se laissant séduire aux déclamations perfides des prédicants, ne voyait que la réforme des abus, et il se fût indigné sans doute à la pensée d’une apostasie. «On ne peut trouver chez Palissy, dit M. L. Audiat, un seul mot montrant que d’abord il avait vu dans un changement de religion une rupture avec l’église catholique... Fait étrange! Les noms de Luther et de Calvin ne se trouvent pas dans les livres de maître Bernard.... Aussi fournit-il un argument de plus à ceux qui prétendent que maître Bernard n’a jamais été réellement hérétique, mais seulement un de ces hommes modérés qui ont des sympathies pour un parti sans s’y enrôler, et en temps de révolution, souffrent même pour des opinions qu’ils n’ont pas.»