«Il y a vingt-cinq ans passés qu’il me fut montré une coupe de terre tournée et émaillée d’une telle beauté que dès lors j’entrai en dispute avec ma propre pensée en me rémémorant plusieurs propos qu’aucuns m’avaient tenus en se moquant de moi lorsque je peignais les images. Or, voyant que l’on commençait à les délaisser au pays de mon habitation, aussi que la vitrerie n’avait pas grande requête.... Dès lors, sans avoir égard que je n’avais nulle connaissance des terres argileuses, je me mis à chercher les émaux comme un homme qui tâte en ténèbres.

«.... Je pilais en ces jours-là de toutes les matières que je pouvais penser qui pourraient faire quelque chose, et, les ayant pilées et broyées, j’achetais une quantité de pots de terre et après les avoir mis en pièces, je mettais des matières que j’avais broyées dessus icelles.... puis ayant fait un fourneau à ma fantaisie, je mettais cuire les dites pièces pour voir si mes drogues pourraient faire quelques couleurs de blanc, car je ne cherchais d’abord autre émail que le blanc, parce que j’avais ouï dire que le blanc était le fondement de tous les autres émaux. Or, parce que je n’avais jamais vu cuire terre, ni ne savais à quel degré de feu le dit esmail se devait fondre, il m’était impossible de pouvoir rien faire par ce moyen ores que mes drogues eussent été bonnes parce qu’aucunes fois la chose aurait trop chauffé et autrefois trop peu... Quand j’eus bastelé plusieurs années ainsi imprudemment avec tristesse et soupir, à cause que je ne pouvais parvenir à rien de mon intention et me souvenant de la dépense perdue, je m’avisai, pour obvier à si grande dépense, d’envoyer les drogues que je voulais éprouver à quelque fourneau de potier.»

Mais ce moyen plus économique ne réussit pas, tout probablement «à cause que le feu des dits potiers n’était assez chaud» et vainement à plusieurs reprises Palissy recommença l’expérience: «Ainsi fis-je par plusieurs fois, toujours avec grands frais, perte de temps, confusion et tristesse.»

Quelque temps découragé «je me mis en nonchaloir de ne plus chercher les émaux.» Mais Palissy ne resta pas longtemps dans cette disposition: «dès que je me trouvai muni d’un peu d’argent, je repris encore l’affection de poursuivre la recherche des dits émaux.» Cette fois, il porta ses poteries préparées au four d’une verrerie «d’autant que leurs fourneaux sont plus chauds que ceux des potiers», et le lendemain il eut la satisfaction de constater un premier résultat: «partie de mes compositions avaient commencé à fondre.» Pourtant ce ne fut qu’après deux longues années encore de tâtonnements et d’essais que l’opiniâtre chercheur obtint un résultat important sans doute quoique non complet et décisif encore: «Ayant avec moi, dit-il, un homme chargé de plus de trois cents sortes d’épreuves, il se trouva une des dites épreuves qui fut fondue dedans quatre heures après avoir été mise au fourneau laquelle épreuve se trouva blanche et polie de sorte qu’elle me causa une joie telle que je pensais être devenu nouvelle créature, et pensais dès lors arriver à une perfection entière de l’émail blanc: mais je fus fort éloigné de ma pensée: cette épreuve était fort heureuse d’une part, mais bien malheureuse de l’autre.»

Néanmoins Palissy était mis sur la voie de la découverte complète et il songea à de nouvelles expériences. Pour les suivre et les diriger lui-même dans les moindres détails, il se résolut à construire de nouveau un four à son usage; mais faute de ressources, «je me pris, dit-il à ériger un fourneau semblable à ceux des verriers, lequel je bâtis avec un labeur indicible: car il fallait que je maçonnasse tout seul, que je détrempasse mon mortier, que je tirasse l’eau pour la détrempe d’icelui: aussi me fallait-il moi-même aller quérir la brique sur mon dos à cause que je n’avais nul moyen d’entretenir un seul homme pour m’aider à cette affaire.»

Enfin le fourneau terminé «ayant couvert les pièces (pots) du dit émail, je les mis dans le fourneau continuant toujours le feu en sa grandeur; mais sur cela il me survint un autre malheur, lequel me donna grande fâcherie, qui est que le bois m’ayant failli, je fus contraint brûler estapes (étais) qui soutenaient les tailles de mon jardin, lesquelles étant brûlées, je fus contraint brûler les tables et le plancher de la maison, afin de faire fondre la seconde composition. J’étais en une telle angoisse que je ne savais (saurais) dire, car j’étais tout tari et desséché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau; il y avait plus d’un mois que ma chemise n’avait séché sur moi, et même ceux qui me devaient secourir, allaient crier par la ville que je faisais brûler le plancher et par tel moyen l’on me faisait perdre mon crédit et m’estimait-on être fol. Les autres disaient que je cherchais à faire la fausse monnoye, que c’était un mal qui me faisait sécher sur les pieds, et m’en allais par les rues tout baissé comme un homme honteux. J’étais endetté en plusieurs lieux et avais ordinairement deux enfants aux nourrices, ne pouvant payer leurs salaires; personne ne me secourait, mais au contraire, ils se moquaient de moi en disant: «Il lui appartient de mourir de faim, parce qu’il délaisse son métier.»

L’infortuné cependant n’était point à la fin de ses épreuves. Bien qu’il eut entretenu le brasier du fourneau, on a vu à quel prix, le résultat trompa encore son espérance. Le fourneau se trouvant hors d’état de servir, Palissy essaya de s’associer, pour opérer à moins de frais, avec un potier, mais après quelques mois, il dut renoncer à ce moyen plus onéreux qu’économique pour lui. Avec les débris du premier fourneau qu’il put employer en partie, il parvint à construire un nouveau fourneau plus solide. Plein d’espoir cette fois, il prépara ses émaux, médailles et poteries, «puis ayant le tout mis et arrangé, dit-il, dans le fourneau, je commençai à faire du feu, pensant retirer de ma fournée trois ou quatre cents livres, et continuai le dit feu jusqu’à ce que j’eusse quelque indice et espérance que mes émaux fussent fondus et que ma fournée se portait bien. Le lendemain, quand je vins à tirer mon œuvre, ayant premièrement ôté le feu, mes tristesses et douleurs furent augmentées si abondamment que je perdais toute contenance. Car combien que mes émaux fussent bons et ma besogne bonne, néanmoins deux accidents étaient survenus à la dite fournée lesquels avaient tout gâté.»

Le mortier dont Bernard s’était servi pour le fourneau était plein de cailloux qui, par l’ardeur du feu «se crevèrent en plusieurs pièces, faisant plusieurs pets et tonnerres dans le dit four. Or, ainsi que les éclats sautaient, l’émail, qui était déjà liquifié et rendu en matière glueuse, prit les dits cailloux et se les attacha de par toutes les parties de mes vaisseaux et médailles, qui sans cela eussent été fort beaux.»

La fournée tout entière se trouvait perdue et ce résultat était d’autant plus désastreux que Bernard, pour cette nouvelle expérience, s’était derechef considérablement endetté et que ses créanciers «comptaient qu’ils seraient payés de l’argent qui proviendrait des pièces de la dite fournée, qui fut cause que plusieurs accoururent dès le matin quand je commençais à désenfourner.» Qu’on juge de leur désappointement qui n’eut d’égal que le découragement du pauvre Palissy! «Je mis en pièces entièrement le total de la dite fournée et me couchai de mélancolie, car je n’avais plus de moyen de subvenir à ma famille et n’avais en ma maison que reproches: au lieu de me consoler, l’on me donnait des malédictions.... Quand j’eus demeuré quelque temps au lit et que j’eus considéré en moi-même qu’un homme qui serait tombé dans un fossé son devoir serait de tâcher à se relever, en cas pareil, je me mis à faire quelques peintures, et par plusieurs moyens je pris peine de recouvrer un peu d’argent.»

Il put ainsi de nouveau racheter des matières premières et le bois nécessaire à chauffer son fourneau. Mais cette fois ce fut un autre genre d’accident: «Car la véhémence de la flambe du feu avait porté quantité de cendres contre mes pièces, de sorte que, par tous les endroits où la dite cendre avait touché, mes vaisseaux étaient rudes et mal polis.» Il remédia à cet inconvénient au moyen de lanternes ou cloches sous lesquelles se plaçaient les émaux et qui sont encore en usage.