L’institution des Jeunes Aveugles désormais était fondée. Mais vint la Révolution et, dans l’année 1790, sur la proposition de la Rochefoucault Liancourt, on eut l’idée malheureuse de réunir dans un même local (le couvent des Célestins) les Jeunes Aveugles et les Sourds-muets. La mesure eut les résultats les plus fâcheux par suite de la mésintelligence qui divisa bientôt les directeurs et les élèves eux-mêmes. Aussi peu d’années après, on reconnut la nécessité de séparer de nouveau les deux établissements, ce qui eut lieu par un décret de la Convention du 9 thermidor an II (27 juillet 1794). L’institution des Jeunes Aveugles fut transférée dans la maison de Sainte-Catherine, rue des Lombards, et Valentin Haüy resta seul directeur, malheureusement pour lui comme pour les élèves; car professeur excellent, mais homme d’imagination, Valentin n’avait point du tout le talent d’administrateur et chez lui la rectitude du jugement n’égalait point la vivacité de l’esprit et l’on ne peut dissimuler qu’on eut alors des torts graves à lui reprocher.

Comblé, comme on l’a vu, des bienfaits de la cour, il ne sut pas se défendre de la contagion de certaines idées qui, à la vérité, lors de la Révolution, tournaient trop de têtes et de plus fortes que la sienne. Lui qui avait pour frère un prêtre des plus vénérables, il donna dans toutes les rêveries et les imaginations niaises des théo-philanthrophes. Adepte fervent et acolyte de la Réveillère-Lépaux, il eut la coupable sottise de se faire l’apôtre de la secte dans sa maison même et de conduire ses élèves à ces cérémonies ridicules. Pour couronner toutes ces énormités qui feraient douter qu’à cette époque de sa vie il jouît de la plénitude de sa raison, «devenu veuf d’une femme respectable, dit M. Durozoir[5], il épousa une jeune fille du peuple, marchande des quatre saisons et qui n’avait pour elle qu’un minois assez avenant. La présence d’une telle femme à la tête de sa maison et son incapacité mirent le comble au désordre.» L’établissement mal administré avait perdu son caractère définitif: «car par sa fondation, comme on l’a dit, il ne devait être qu’un collége,» et Valentin Haüy l’avait converti en hospice en autorisant ses pensionnaires à se marier, ce qui avait introduit dans la maison une foule d’abus et considérablement augmenté la dépense.

Le gouvernement consulaire, jugeant alors que l’établissement n’atteignait point son but, le réunit à l’hospice de Quinze-Vingts. Valentin perdit sa place, et, il faut bien l’avouer, surtout par sa faute. Doué d’un cœur généreux, d’une belle intelligence et placé dans les circonstances les plus favorables pour tirer parti de ses qualités, il ne sut pas assez se défier de lui-même, des côtés faibles de son caractère, de la mobilité de son humeur, de ses impressions trop vives, et il ne reconnut pas autant qu’il eût dû les bienfaits de la Providence. Par l’oubli si coupable des enseignements de la foi et de ces grands principes qui, seuls, peuvent faire contre-poids aux ardeurs de l’imagination et soutenir la raison dans ses défaillances, il fut entraîné, comme on l’a vu, à des écarts, source pour lui de chagrins, d’humiliations, de déceptions amères et, quand la lumière se fit par la réflexion et l’expérience, sujets de cruels repentirs.

Cependant le gouvernement français, malgré la mesure dont il a été parlé plus haut, ne fut point ingrat pour Valentin Haüy, et il lui accorda, à titre de dédommagement et comme récompense de ses services, une pension de 2,000 francs. Au lieu d’en jouir tranquillement, l’ex-directeur des Jeunes Aveugles fonda rue Saint-Avoye, sous le titre de Musée des aveugles, un pensionnat spécial qui, toujours par les mêmes causes, ne réussit point. Valentin, découragé, quitta la France et partit pour la Russie, où depuis longtemps il était invité à se rendre afin d’y créer un établissement, ce qu’il fit en effet, en chargeant son élève Fournier de l’enseignement, tout en gardant pour lui-même la direction. Quoique les résultats n’eussent pas été ce qu’on espérait, l’empereur Alexandre, appréciant les efforts et le zèle du fondateur, le décora de l’ordre de Saint-Valdmir. Lors de son passage à Berlin, sur le plan qu’avait donné Valentin, un établissement analogue aux précédents, avait été créé qui, bientôt, grâce sans doute au choix heureux du Directeur, fut des plus prospères, et longtemps même le seul tout à fait prospère.

Cependant Valentin à qui l’âge et des infirmités, suite de ses fatigues et de ses chagrins, rendaient nécessaire un climat plus doux, dans le courant de l’année 1817 quitta Saint-Pétersbourg pour revenir en France, seul, disent les biographes, sans autre explication, soit qu’il eût perdu sa femme et son fils, soit qu’il eût été forcé de s’en séparer. Mais il savait qu’en France, à Paris, un asile lui était assuré et que la maison de son excellent frère, l’abbé, serait la sienne. René-Just, en effet, qui l’avait plaint plus encore que blâmé dans ses erreurs, cruellement expiées, l’attendait impatient de serrer dans ses bras un autre enfant prodigue. Dans cette paisible demeure, au foyer fraternel ou plutôt paternel, Valentin connut enfin la paix et le repos, repos du corps et paix de l’âme. L’exemple plus encore que les conseils du bon prêtre le ramenèrent complètement aux saintes croyances de ses jours les plus heureux, et lui rendirent légères les années pesantes de sa vieillesse, comme plus douce la mort (19 mars 1822). Une messe solennelle, composée par un de ses anciens élèves, fut chantée à ses funérailles qui eurent lieu dans l’église Saint-Médard, sa paroisse.

[5] Biographie universelle.


II
RENÉ-JUST HAUY

René-Just Haüy, plus âgé que Valentin de deux années, et né aussi à Saint-Just, après avoir terminé ses études comme boursier au collége de Navarre, entra dans les ordres et, porté par goût à l’enseignement, il demanda et obtint une place de régent de quatrième, puis de seconde au collége du cardinal Lemoine. Lhomond, son collègue et son ami, lui donna le goût de la botanique, à laquelle Haüy ne tarda pas à préférer la minéralogie lorsque, par les leçons de Daubanton, il eut connu cette science dont il devait être dans notre siècle le représentant le plus illustre, grâce à une découverte précieuse autant qu’inattendue qu’il dut à une heureuse maladresse ou mieux à la sagacité de son observation.

«Haüy, dit M. le Roy de Chantigny, ayant remarqué la constance des fleurs, des fruits, de toutes les parties des corps organisés, soupçonna que les formes des minéraux, bien plus simples et presque toutes géométriques, devaient être déterminées par des lois semblables. Le hasard confirma ses prévisions. Occupé à examiner la riche collection de minéralogie du maître des comptes de France, son ami, il laisse tomber un énorme groupe de spath calcaire cristallisé en prisme. En examinant les faces des fragments, leurs angles et leurs inclinaisons, Haüy s’aperçoit qu’il sont les mêmes que dans les spaths dont les cristaux présentent une autre forme... Il observe que les variétés qu’offre l’extérieur des cristaux sont le produit des diverses manières dont se groupent les molécules.»