POUSSIN (NICOLAS)
SA VIE ET SON ŒUVRE
«Les vies des hommes célèbres sont de tous les genres d’histoire celui qui offre la plus attrayante lecture. La curiosité, excitée par le bruit qui s’est fait autour de ces personnages, veut les voir de plus près et contempler à son aise ceux qui par leurs talents, leurs vertus, leurs vices, ont contribué au progrès, à la grandeur des nations ou précipité leur décadence. Cette lecture convient par-dessus tout aux premières années de la vie, quand le cœur, candide et ardent au bien, croit volontiers à la vertu et, se passionnant pour tout ce qui est beau, noble, grand, héroïque, aspire à l’imiter. C’est alors que nous choisissons pour amis et pour témoins de nos actions un Aristide, un Cimon, un Épaminondas... On se modèle à leur exemple et l’on voudrait à tout prix, comme eux, semer la carrière de la vie de ces fleurs de gloire et de vertu, etc.»
Ce fragment de la préface du beau livre de Quintana[67] m’a paru ne pouvoir être mieux placé qu’en tête de la biographie de notre Poussin, qui ne fut pas seulement un éminent artiste, mais un grand et noble caractère, un homme dont la vie, heureusement plus connue dans ses détails que celle de Le Sueur, peut, elle aussi, être proposée en exemple.
Poussin (Nicolas) naquit aux Andelys (Normandie), le 15 juin 1594, d’une famille noble, originaire de Soissons, mais déchue à la suite des guerres civiles. Son goût pour les arts se manifesta de bonne heure, et il reçut quelques leçons d’un peintre de Beauvais, nommé Quentin Varin. Mais l’adolescent sentait d’instinct l’insuffisance de cet enseignement; aussi, à peine âgé de dix-huit ans, il quitta les Andelys, sans demander ou attendre le consentement de son père, un tort grave qu’il devait cruellement expier plus tard; arrivé à Paris, grâce à la connaissance qu’il fit d’un jeune gentilhomme du Poitou, amateur des arts, il trouva moyen de vivre tout en continuant ses études. Il eut successivement pour maîtres deux artistes médiocres, Ferdinand Elle, de Malines, et le Lorrain Lallemand, dont, paraît-il, l’enseignement ne laissait pas moins à désirer que les tableaux. Par bonheur, toujours grâce à son ami le gentilhomme, Poussin fit la connaissance d’un mathématicien aux galeries du Louvre, possesseur d’une très-belle collection de gravures d’après Raphaël et Jules Romain, et même de quelques dessins originaux de ces maîtres, et qui les mit généreusement à la disposition du jeune artiste. «La pureté de correction du premier et la fierté de dessin du second, dit un biographe, devint l’objet des études de Poussin: ce fut véritablement là sa première école et la source où il puisa, suivant Bellori, le lait de la peinture et la vie de l’expression.»
Malheureusement il s’interrompit au milieu de ces fructueuses études par condescendance pour son ami qui, retournant en Poitou, l’invita à l’accompagner dans sa famille, en lui offrant l’hospitalité, avec l’espoir qu’il trouverait à s’occuper dans le château d’une façon utile et intéressante. Mais il en fut tout autrement que le jeune artiste n’avait pensé «et le Poussin, dit M. Bouchitté[68], fut exposé en cette circonstance à des humiliations que quelques artistes et beaucoup de gens de lettres avaient éprouvées avant lui, dans un siècle et chez une nation qui ne faisait que de naître à l’amour des arts et à la culture littéraire. La mère du jeune gentilhomme avait peu de goût pour les tableaux, l’âge de son fils lui laissait, avec la libre disposition de sa fortune, la direction de la maison; elle jugea utile d’occuper le Poussin de soins domestiques, sans lui laisser le temps de cultiver la peinture.»
On comprend que pareil emploi ne pouvait convenir à l’artiste blessé dans son affection comme dans sa dignité. Préférant la misère à cette hospitalité trop différente de celle qu’on lui avait promise, il quitta le château un matin, et, en attendant qu’il lui fût possible de regagner Paris, il se mit à parcourir la province, s’aidant pour subsister du produit de travaux qu’il n’obtenait pas sans peine. C’est ainsi qu’il peignit divers paysages pour le château de Clisson, une Bacchanale pour celui de Chaverny (1616-1620); et saint François et saint Charles Borromée, pour les Capucins de Blois. Mais, sans doute, les prix furent bien modiques, inférieurs même à son talent en germe, puisque, résolu, coûte que coûte, à revenir à Paris, où il pouvait espérer trouver des ressources plus sérieuses, Poussin prit le parti de se mettre en route à pied, le bâton à la main, faute d’argent pour payer la voiture, à la vérité assez chère à cette époque.
Aujourd’hui que les communications sont si multipliées, si faciles, on a peine à s’imaginer combien pénible et long était alors un pareil voyage et ce qu’il fallut d’énergie, presque d’audace au jeune artiste pour l’entreprendre et l’achever dans les conditions où il se trouvait. Citons à ce sujet une belle page du dernier historien de Poussin, qui est de celles qu’on ne rencontre pas fréquemment, soit dit en passant, chez les biographes modernes:
«Lorsque nous voyons le jeune homme de vingt ans, parcourant, triste et pensif et peut-être sous les haillons de la misère, la route qui sépare le Poitou de Paris, nous ne pouvons nous empêcher de faire des réflexions amères et en même temps consolantes sur la destinée de l’homme. Quelle est donc cette force qui à son insu l’anime et le soutient malgré ses défaillances? Quel est ce guide qui, sans lui révéler le mystère de son avenir, dirige ses pas, cachant ses sages desseins sous les dehors du hasard et soutenant l’espérance au milieu des alternatives de la faiblesse et du courage? Quelle main invisible s’étend sur le pauvre voyageur, affermit ses pas chancelants, et prépare dans un obscur avenir la sécurité après les inquiétudes, la gloire après les épreuves, le libre et sûr essor de la pensée, après les laborieuses incertitudes du génie encore inexpérimenté? Cette force est le génie lui-même auprès duquel la cause suprême a placé, dans sa prévoyance, la constance qui le soutient et la confiance qui l’anime; ce guide, c’est la Providence qui, partout invisible et partout présente, mesure l’énergie à l’épreuve, fortifie le faible contre l’obstacle, et ménage les évènements pour que rien ne se perde du génie fécond dont elle a doué sa créature[69]».