Mais en dépit de son courage, Poussin arrivait à Paris dans un état d’épuisement et de souffrance qui ne fit que s’aggraver. Tombé tout-à-fait malade, il fut heureux que sa famille, instruite de sa triste position, rappelât aux Andelys l’enfant prodigue, après lui avoir pardonné sa fuite précipitée, son seul tort, au reste; car sa conduite, dans sa vie errante, n’avait eu rien que de digne d’un gentilhomme et d’un chrétien. Le repos, la tranquillité d’esprit, les bons soins rendirent bientôt la force et la santé au jeune homme, qui prolongea néanmoins, pendant plus d’une année, son séjour aux Andelys. Mais ses loisirs, sans doute, ne furent pas perdus pour la méditation comme pour l’étude, et ces paysages plantureux de la Normandie, les campagnes si vertes, les grands horizons avec la mer parfois dans le lointain, les troupeaux magnifiques durent plus d’une fois exercer ses pinceaux.

L’année écoulée, Poussin, avec l’assentiment de sa famille, cette fois, repartit pour Paris qui, dans ses espoirs secrets, ne devait être qu’une étape vers la ville, objet alors de tous les désirs des jeunes artistes, et vers laquelle Poussin, plus qu’aucun d’eux, aspirait avec une ardeur passionnée, comme s’il eût eu le pressentiment qu’elle deviendrait pour lui une patrie: j’ai nommé Rome. Aussi, après un séjour assez court à Paris, il profita d’une occasion favorable pour se rendre à Florence, d’où, sans doute, il comptait aller plus loin. Une circonstance restée inconnue l’arrêta et le ramena en France, mais sans qu’il abandonnât son premier projet. Deux années après, nous le retrouvons à Lyon se dirigeant vers l’Italie. Le manque de ressources suffisantes, après l’acquit d’une dette qui absorba toutes ses économies, le força de rétrograder vers Paris.

Grâce à des amis, il obtint là un asile, à titre de professeur de dessin sans doute, dans le collége dit de Laon, où il se rencontra avec Philippe de Champaigne, plus jeune que lui de quelques années, et qu’il aida fraternellement de ses conseils. Poussin cependant était lui-même parfaitement ignoré lorsqu’une circonstance heureuse commença d’attirer l’attention sur le jeune homme. A l’occasion de la canonisation de saint Ignace et de saint François-Xavier, les Jésuites, voulant ajouter à l’éclat des fêtes par la représentation des miracles de leurs illustres patrons, firent appel aux artistes. Poussin se distingua entre tous; il peignit à la détrempe six grands sujets, exécutés en autant de jours, et dans lesquels déjà se révélait son génie. Aussi le succès fut-il grand; on ne se lassait pas surtout d’admirer, d’exalter la prestesse de l’exécution et l’étonnante facilité dont le peintre avait fait preuve. Mais celui-ci, avec une sagacité rare et une raison au-dessus de son âge, sut comprendre qu’il y avait là un écueil «et que ces promesses faciles d’un pinceau qui semble ne pas rencontrer d’obstacles, se terminent souvent par des résultats dont beaucoup ne s’élèvent pas au-dessus de la médiocrité.» Aussi, loin de s’enivrer de ces premières louanges et de céder à un dangereux entraînement, il ne songea qu’à se compléter par de plus sérieuses études, et de nouveau tourna les yeux vers Rome, cette terre promise qu’enfin il allait lui être permis d’entrevoir, c’est-à-dire d’atteindre.

Les tableaux exposés chez les Jésuites avaient été fort goûtés par un poète italien très-célèbre alors, le cavalier Marini, qui désira connaître le peintre, et il fut si satisfait de sa conversation et de ses manières qu’il lui offrit l’hospitalité dans son hôtel en attendant qu’il pût l’emmener avec lui à Rome, où il ne devait pas tarder à retourner. En effet, son départ même fut plus prompt qu’il ne l’avait pensé, et Poussin, retenu par certains travaux, ne put l’accompagner, à son grand regret; mais le cavalier lui fit promettre de venir le retrouver prochainement dans la capitale du monde chrétien, afin qu’il pût présenter l’artiste au nouveau pape, Urbain VIII, son ami d’enfance.

Le tableau de la Mort de la Vierge, destiné à l’église Notre-Dame, et pour lequel Poussin était resté à Paris, complètement terminé, l’artiste se mit en route pour l’Italie, tout de bon cette fois, et arrivé à Rome, il s’y vit reçu aussi bien qu’il pouvait l’espérer. Malheureusement, peu de temps après, l’état de santé du cavalier Marini le força de partir pour Naples et il y mourut au bout de quelques semaines. Avant son départ, cependant, il avait eu soin de recommander tout particulièrement le jeune Français au cardinal Barberini, neveu du Pape; mais le cardinal, presque aussitôt, avait dû quitter Rome pour se rendre en France et en Espagne en qualité de légat du Saint-Siége. Ces circonstances, que nul n’eût pu prévoir, mirent Poussin dans une position critique qui lui rappelait ses plus mauvais jours. Sans protecteurs, sans amis, sans argent, dans une ville étrangère dont il ne savait pas encore la langue, il eut grand’peine dans les premiers temps à trouver le placement de quelques tableaux à des prix dérisoires. On cite entre autres deux batailles, toiles grandes d’au moins deux pieds, qui lui furent payées au prix de sept écus chacune. Par bonheur, il ne tarda pas à faire connaissance avec des artistes, aussi peu fortunés que lui, sans doute, mais plus anciennement établis dans la ville, et comme lui, pleins de feu et d’ardeur, le peintre Algardi, depuis l’Algarde, et le sculpteur Duquesnoy, dit le Flamand, dont les modèles d’enfants ornent tous les ateliers. Les trois artistes s’entr’aidèrent autant qu’ils purent; mais les ressources de chacun étaient plus que bornées, et cette intimité presque fraternelle leur fut surtout utile et avantageuse au point de vue du progrès de leur art par l’échange continuel d’idées et la communauté des études, auxquelles ne manquait pas le conseil intelligent. Poussin, en dépit des obstacles résultant de sa situation précaire, marchait à son but avec une héroïque persévérance: il copiait sans relâche les antiques, dont il s’efforçait de s’assimiler les plus beaux types, s’instruisait dans l’anatomie, etc. Il put aussi profiter des conseils du Dominiquin, dont il s’était déclaré hardiment et généreusement l’admirateur et le partisan, alors que, dans Rome, la foule des amateurs et des jeunes peintres ne jurait que par le Guide.

La situation de l’artiste cependant était loin de s’améliorer sous certains rapports; car, c’est à peu près vers cette époque qu’il écrivait au commandeur Cassiano del Pozzo, qui fut son zélé protecteur et son ami:

«Après avoir reçu de vous et des vôtres tant de bienfaits, je crains bien que vous me taxiez d’indiscrétion... Mais réfléchissant que tout ce que vous avez fait pour moi vient des sentiments de bonté et de générosité qui vous animent, et ne pouvant, à cause d’une incommodité qui m’est survenue, aller chez vous en personne, je me suis enhardi à vous écrire pour vous supplier de venir à mon secours; car je suis presque toujours malade et n’ai d’autre ressource pour subsister que mes ouvrages.»

Le commandeur envoya 40 écus romains à l’artiste; ce secours et l’arrivée prochaine du cardinal Barberini lui permettaient d’espérer de meilleurs jours, si son état maladif ne se fût aggravé par suite d’un évènement dont les conséquences auraient pu être plus sérieuses encore. Des difficultés étant survenues entre la cour de Rome et celle de France, il en résulta une vive irritation dans la ville contre les étrangers. Poussin, qui jusqu’alors avait continué de s’habiller à la française, se vit en butte, près des Quatre-Fontaines, à une agression armée de la part de quelques soldats; l’un d’eux lui porta un coup d’épée qu’heureusement Poussin put parer avec son carton; mais peu s’en fallut, la lame ayant glissé, qu’il n’eût deux doigts de la main enlevés ou mutilés, ceux précisément qui lui servaient à tenir le crayon. Il n’échappa pas sans peine à une nouvelle attaque et à la poursuite acharnée de son adversaire par une fuite précipitée.

L’émotion de cette scène, et cette course violente provoquèrent une rechute ou une aggravation du mal et l’artiste, forcé de s’aliter, se trouvait dans une situation des plus fâcheuses, «lorsqu’un de ses compatriotes, Jean Dughet, qui était cuisinier d’un sénateur romain, le tira de son misérable logement pour le recueillir dans sa maison où sa femme et lui le soignèrent avec une affectueuse sollicitude, comme ils auraient fait de leur fils. Sous ce toit hospitalier, il recouvra la santé et, six mois après, il épousa leur fille aînée, Marie Dughet qui avait été, elle aussi, un peu sa garde-malade[70].» Les noces furent célébrées à la fête suivante de Saint-Luc, patron et protecteur des peintres. La dot que Poussin reçut, quoique modeste, lui permit d’acheter une petite maison sur le mont Pincius d’où l’on découvre les plus beaux aspects de Rome. Aussi il s’y plut tellement qu’il s’y fixa pour toujours et ne l’eût pas échangée contre le plus magnifique palais dans un autre quartier.

Poussin, heureux au sein d’une famille selon son cœur, put dès lors se livrer en toute sécurité au travail, et, dans un intervalle de dix ans qui s’écoula depuis son mariage jusqu’au voyage en France, il fit un grand nombre de tableaux dont plusieurs comptent parmi ses meilleurs: la Peste des Philistins, la Manne, le Frappement du rocher, la Première suite des sacrements, faite pour le commandeur del Pozzo, mais qui semblait devoir mieux convenir au cardinal de Richelieu que les tableaux de Bacchanales peints pour lui dans le même temps.