Par les noms de ces amateurs on juge que Poussin n’était plus un débutant; déjà, en effet, sa renommée s’était répandue en France où le prônaient chaleureusement des protecteurs et amis, et entre tous M. de Chantelou à qui était destiné ce superbe tableau de la Manne, nommé plus haut, et qu’on voit maintenant au Louvre.
Ce fut le même M. de Chantelou qui fut chargé, à cette époque, par M. Sublet de Noyers, surintendant des bâtiments du roi, de décider Poussin à revenir en France, ce à quoi le grand artiste répugnait singulièrement ainsi qu’il s’en exprime dans une lettre à M. de Chantelou du 15 janvier 1638:
«Pour la résolution que monseigneur de Noyers désire de moi, il ne faut point s’imaginer que je n’aie été en grandissime doute de ce que je devais répondre: car, après avoir demeuré l’espace de quinze ans entiers dans ce pays-ci, assez heureusement, mêmement m’y étant marié, en l’espérance d’y mourir, j’avais conclu de moi-même de suivre le dire italien: Chi sta bene, non si muove (qui se trouve bien ne change pas). Mais, après avoir reçu une seconde lettre de M. Lemaire à la fin de laquelle il y en a une jointe de votre main, qui a servi à m’ébranler, mêmement à me résoudre de prendre le parti qu’on m’offre (etc.).»
Mais, dans le post-scriptum même de cette lettre, il paraît retirer cette adhésion, et il ne fallut rien moins qu’une nouvelle et pressante missive de M. de Noyers, et une lettre même du roi Louis XIII, non moins honorable pour le sujet que pour le prince, pour faire cesser toutes les hésitations de Poussin; et M. de Chantelou[71], venu à Rome sur ces entrefaites, le ramena en France avec lui (1640). L’artiste avait à cette époque quarante-sept ans.
Au fond du cœur cependant, il ne quittait pas sa chère Italie et Rome sans espoir de retour, bien au contraire, puisqu’il n’avait voulu prendre d’engagement que pour cinq ans, malgré les avantages de sa nouvelle position si grands qu’ils fussent et auxquels il ne faisait pas volontiers le sacrifice de sa tranquillité et de son indépendance. On peut croire surtout que, sous ce dernier rapport, il n’adhéra qu’à contre-cœur et comme forcé et contraint, à la clause du contrat formulée en ces termes dans la lettre de M. de Noyers: «Il reste à vous dire une seule condition qui est que vous ne peindrez pour personne que par ma permission; car je vous fais venir pour le Roi et non pour les particuliers, ce que je ne vous dis pas pour vous exclure de les servir, mais j’entends que ce ne soit que par mon ordre.»
Cependant l’accueil que reçut l’artiste dépassa de beaucoup son espérance et même toutes les promesses qui lui avaient été faites, et prouve qu’aux yeux de ses contemporains, il était déjà le Poussin de la postérité. Voici comment lui-même, dans une lettre au commandeur del Pozzo nous raconte son arrivée:
«Reçu très honorablement à Fontainebleau, dans le palais d’un gentilhomme auquel M. de Noyers, secrétaire d’État, avait écrit à ce sujet, j’ai été traité splendidement. Ensuite, je suis venu dans la voiture du même seigneur à Paris. A peine y fus-je arrivé, que je vis M. de Noyers qui m’embrassa cordialement en me témoignant toute la joie qu’il avait de mon arrivée.
»Je fus conduit le soir, par son ordre, dans l’appartement qui m’avait été destiné. C’est un petit palais, car il faut l’appeler ainsi. Il est situé au milieu des Tuileries. Il est composé de neuf pièces en trois étages sans les appartements d’en bas qui en sont séparés. Il y a en outre un beau et grand jardin rempli d’arbres à fruits, avec une grande quantité de fleurs, d’herbes et de légumes; trois petites fontaines, un puits, une belle cour dans laquelle il y a d’autres arbres fruitiers; j’ai des points de vue de tous côtés, et je crois que c’est un paradis.
»En entrant dans ce lieu, je trouvai le premier étage rangé et meublé noblement, avec toutes les provisions dont on a besoin, même jusqu’à du bois et un tonneau de bon vin vieux de deux ans.
»J’ai été fort bien traité pendant trois jours, avec mes amis, aux dépens du Roi. Le jour suivant, je fus conduit par M. de Noyers chez Son Éminence le cardinal de Richelieu, lequel, avec une bonté extraordinaire, m’embrassa et, me prenant par la main, me témoigna d’avoir un très-grand plaisir de me voir.