»Trois jours après, je fus conduit à Saint-Germain, afin que M. de Noyers me présentât au Roi, lequel était indisposé, ce qui fut cause que je n’y fus introduit que le lendemain matin, par M. Le Grand (Cinq-Mars), son favori. Sa Majesté, remplie de bonté et de politesse, daigna me dire les choses les plus aimables et m’entretint pendant une demi-heure en me faisant beaucoup de questions. Ensuite, se tournant vers les courtisans, elle dit: Voilà Vouet bien attrapé! Puis Sa Majesté m’ordonna de grands tableaux pour les chapelles de Saint-Germain et de Fontainebleau. Lorsque je fus retourné dans ma maison, on m’apporta, dans une belle bourse de velours, deux mille écus en or; mille écus pour mes gages, et mille écus pour mon voyage, outre toutes mes dépenses. Il est vrai que l’argent est bien nécessaire en ce pays-ci où tout est si cher.»

En lisant cette lettre, si naïvement charmante et qu’on aurait regret à ne pas reproduire en entier, on partage l’émotion de Poussin et l’on est touché de ces attentions si délicates, non moins que de ces honneurs singuliers qui témoignent chez les illustres protecteurs d’une estime si haute de l’art et de l’artiste. Il fallait à notre peintre au moins autant de raison que de génie pour garder son sang-froid, et ne pas se trouver étourdi de cette faveur soudaine et éclatante, à l’exemple du pauvre Vouet «qui, dit M. Bouchitté, dans la prospérité, ne sut conserver ni la modestie, ni le désintéressement convenables.» Ce qui explique et justifie le mot autrement cruel de Louis XIII. Mais Poussin était un caractère d’une meilleure trempe et bien lui en prit; car il ne devait pas tarder à avoir la preuve, par une expérience personnelle, de ce qu’il avait appris par la lecture et la réflexion, c’est que, dans le monde, à la cour surtout, il ne faut que peu se fier aux apparences flatteuses et qu’alors précisément que la fortune vous rit davantage, on doit s’attendre de sa part à quelque méchant retour.

Tout cependant pour l’instant souriait à Poussin, pour qui la France était le vrai pays de Cocagne, comme il le dit si bien dans sa jolie lettre de remerciement à M. de Chantelou: «Monsieur et patron, mardi dernier, après avoir eu l’honneur de vous accompagner à Meudon et y avoir été joyeusement, à mon retour, je trouvai que l’on descendait en ma cave un muids de vin que vous m’aviez envoyé. Comme c’est votre coutume de faire regorger ma maison de biens et de faveurs, mercredi, j’eus une de vos gracieuses lettres par laquelle je vis que particulièrement vous désiriez savoir ce qu’il me semblait dudit vin. Je l’ai essayé avec mes amis aimant le piot (oh! oh! grave Poussin!); nous l’avons trouvé très-bon, et je m’assure, quand il sera rassis, qu’on le trouvera excellent. Du reste, nous vous servirons à souhait, car nous en boirons à votre santé, quand nous aurons soif, sans l’épargner; aussi bien, je vois que le proverbe est véritable qui dit: «Qui chapon mange, chapon lui vient.» Mêmement, hier, M. de Costage m’envoya un pâté de cerf si grand que l’on voit bien que le pâtissier n’en a retenu sinon les cornes. Je vous assure, monsieur, que désormais je ne manquerai pas à commencer par le dimanche de me réjouir, comme je fis le dimanche passé, afin que la semaine suivante soit ce qu’on dit, que toute l’année est au pays de Cocagne. Je vous suis le plus obligé homme du monde, comme aussi je vous suis le plus dévotieux serviteur de tous vos serviteurs.»

Tout cela n’est-il pas dit le plus agréablement du monde et assaisonné du pur sel attique. Voilà certes un homme heureux; joignez à cela le bonheur de l’inspiration; car Poussin, n’ayant pas tardé à reprendre ses pinceaux, fit, pour le noviciat des Jésuites, son tableau de saint François-Xavier ressuscitant une jeune fille, un chef-d’œuvre, quoique l’artiste eût été fort pressé de l’exécuter, tant à cause de l’époque fixée que par la multitude et la diversité de ses autres occupations. Bien qu’il fût convenu, avant son départ, qu’on ne l’occuperait en France qu’à peindre «des tableaux et des plafonds,» on ne laissa pas de lui demander diverses autres choses, des dessins pour tapisseries, des frontispices pour livres, etc. Aussi se plaint-il assez vivement à son protecteur et ami: «Vous m’excuserez, monsieur, si je parle si librement; mon naturel me contraint de chercher et aimer les choses bien ordonnées, fuyant la confusion qui m’est aussi contraire et ennemie comme est la lumière, les ténèbres.»

Et, tout en menant de front ces travaux et d’autres plus sérieux, il lui fallait donner la meilleure part de son temps aux études de la grande galerie du Louvre, pour laquelle surtout il avait été appelé. Mais ses projets, qui avaient fait rejeter les plans de l’architecte du roi, Lemercier, contrariaient fort aussi le peintre Fouquières, chargé de peindre dans la galerie des vues de France; il en résulta contre Poussin des hostilités qui furent pour lui une source incessante d’ennuis et de déboires auxquels ne fut pas étranger sans doute Vouet, qui ne pouvait lui pardonner le mot de Louis XIII.

Ajoutons qu’il avait aussi à souffrir du climat qui était alors ce que nous le voyons aujourd’hui, hélas! témoin cette lettre au commandeur del Pozzo:

LETTRE DE POUSSIN AU COMMANDEUR DEL POZZO.

«14 mars 1642.

«Telles sont les variations de ce climat. Il y a quinze jours, la température était devenue extrêmement douce: les petits oiseaux commençaient à se réjouir dans leurs chants de l’apparence du printemps; les arbrisseaux poussaient déjà leurs bourgeons; et la violette odorante, avec la jeune herbe, recouvraient la terre qu’un froid excessif avait rendue, peu de temps auparavant, aride et pulvérulente. Voilà qu’en une nuit un vent du nord, excité par l’influence de la lune rousse (ainsi qu’ils l’appellent dans ce pays), avec une grande quantité de neige, viennent repousser le beau temps qui s’était trop hâté, et le chassent plus loin de nous certainement qu’il ne l’était en janvier. Ne vous étonnez donc pas si j’ai abandonné les pinceaux, car je me sens glacé jusqu’au fond de l’âme.»

Malgré les égards dont il était toujours l’objet de la part de ses illustres protecteurs, Poussin commença à tourner les yeux vers Rome, où il avait joui tant d’années d’une paix profonde et de la pleine liberté d’un travail selon son goût et à ses heures. Aussi ne tarda-t-il pas à solliciter la permission, qu’il n’obtint pas sans peine, de faire un voyage en Italie, pour en ramener sa femme qu’il y avait laissée peut-être avec intention. Tout probablement aussi qu’il partait avec l’arrière-pensée, s’il était possible, de rester là-bas; ce qui n’eût pas été facile, cependant, après les bienfaits et les honneurs dont l’avaient comblé le roi, comme le cardinal. Mais les évènements se chargèrent, bientôt après, de lui rendre sa liberté. Poussin arrivait à Rome vers la fin de septembre 1642. Un mois après, il apprenait la mort de Richelieu, que le roi suivit de près dans la tombe, et M. de Noyers était éloigné des affaires. Poussin s’affermit complètement dans sa résolution de ne plus quitter sa petite maison du monte Pincio; ce ne fut pas pourtant sans quelques combats.