Pendant l'année 1683, une place se trouva vacante à l'Académie par la mort de Colbert. La Fontaine se mit sur les rangs et, ce qu'on n'eût pas attendu de son indifférence habituelle, «il prit fort à cœur, dit Montenault, le succès de cette affaire et c'est le seul trait d'ambition qu'on puisse remarquer dans le cours de sa vie.» Il se trouvait en concurrence avec Boileau, mais seize voix contre sept témoignèrent de la préférence de l'Académie pour le Bonhomme. Louis XIV, prévenu contre le poète à cause de ses Contes, témoigna quelque mécontentement de ce choix, et fit attendre six mois ses ordres pour la réception de La Fontaine. Mais une seconde vacance ayant permis de nommer l'auteur des Satires, Louis XIV, lorsqu'il lui fut rendu compte de cette nouvelle élection, dit aux académiciens: «Le choix qu'on a fait de M. Despréaux m'est agréable et sera généralement approuvé. Vous pouvez, ajouta-t-il, recevoir incessamment La Fontaine, il a promis d'être sage.»

L'Académie s'empressa de recevoir l'auteur des Fables et tous applaudirent à ce compliment que lui adressa l'abbé de la Chambre alors directeur: «L'Académie reconnaît en vous, Monsieur, un de ces excellents ouvriers, un de ces fameux artisans de la belle gloire, qui la va soulager dans les travaux qu'elle a entrepris pour l'ornement de la France et pour perpétuer la mémoire d'un règne si fécond en merveilles.

«Elle reconnaît en vous un génie aisé et facile, plein de délicatesse et de naïveté, quelque chose d'original et qui, dans sa simplicité apparente et sous un air négligé, renferme de grands trésors et de grandes beautés.»

«La Fontaine, dit Montenault, fut estimé et chéri de ses confrères parmi lesquels il parut toujours avec cette candeur et cette bonté de caractère qu'on ne peut se donner ni même imiter quand on ne l'a pas; simple, doux, ingénu, plein de droiture, il n'eut jamais la moindre mésintelligence avec aucun d'eux.»

III

Mais d'ailleurs il resta toujours, pour lui-même et un peu pour les siens[93], aussi étranger à la vie pratique, ayant l'imprévoyance de l'enfant ou de l'homme primitif, et trouvant tout simple, pour faire face aux embarras du moment, de vendre pièce à pièce son patrimoine. Aussi la mort de Mme de la Sablière (1693) fut-elle pour lui un très-grand malheur. «En perdant cette illustre amie, La Fontaine perdit aussi les douceurs de la vie qui lui étaient les plus chères. Son repos et sa tranquillité en furent troublés. Il se vit isolé, et contraint de pourvoir à ses besoins devenus plus sensibles par l'âge et que l'attention et la générosité de sa bienfaitrice lui avaient laissé ignorer pendant une bonne partie de la vie. La nécessité, s'il faut le dire, pensa pour lors l'exiler de sa patrie.» En effet, peut-être il eût cédé aux sollicitations d'amis dévoués, la duchesse de Mazarin, Mme Harvey, veuve de l'ambassadeur, le duc de Devonshère, milord Montaigu, milord Godolphin, qui lui offraient, en Angleterre, par l'entremise de Saint-Evremont, une généreuse hospitalité lorsqu'il tomba gravement malade; lui, qui si longtemps avait joui d'une santé excellente, il fut forcé de s'aliter ce qui dut lui rendre plus pénible la solitude. Mais cette grande épreuve était pour le poète une grâce singulière de la Providence. Quoique nullement impie au fond, tout absorbé par la passion littéraire et cédant aussi à d'autres moins louables entraînements, il avait vécu, chose rare pour l'époque, trop étranger à la pratique religieuse, au point même d'avoir presque oublié les premiers enseignements du christianisme, témoin cette parole adressée par lui au P. Pouget venu avec un ami pour lui rendre visite. «Après les politesses d'usage, dit un biographe, l'ecclésiastique fit tomber insensiblement la conversation sur la religion et sur les preuves qu'on en tire tant de la raison que des Livres Saints. Sans se douter du but de ces discours:

«Je me suis mis, lui dit La Fontaine avec sa naïveté ordinaire, depuis quelque temps à lire le Nouveau-Testament: je vous assure que c'est un fort bon livre, oui, vraiment, c'est un bon livre. Mais il y a un article sur lequel je ne me suis pas rendu; c'est l'éternité des peines; je ne comprends pas comment cette éternité peut s'accorder avec la bonté de Dieu.»

«Le P. Pouget satisfit à cette objection par les meilleures raisons qu'il put trouver dans ce moment; et La Fontaine, après plusieurs répliques fut si content de l'entendre qu'il le pria de revenir. Le P. Pouget ne demandait pas mieux» car il n'était venu que pour cela. Après une suite d'entretiens prolongés avec le jeune et savant ecclésiastique, La Fontaine, pleinement éclairé, voulut faire une confession générale en se résignant aux sacrifices que lui imposait son directeur et de la nécessité desquels il n'avait pas été facile d'abord de le convaincre: un désaveu public de ses contes, puis la promesse de ne pas donner aux comédiens une pièce composée depuis peu et qui avait été fort goûtée par tous les amis du poète.

La répugnance qu'éprouvait La Fontaine à céder sur ces deux points lui suggéra plus d'une objection à laquelle le théologien répondit avec sa charité ordinaire, ce qui n'empêcha point, par la contrariété du poète, que la discussion fût parfois assez vive. On sait à ce sujet la réflexion originale de la garde-malade:

«Eh! ne le tourmentez pas tant, dit-elle un jour avec impatience au P. Pouget, il est plus bête que méchant.» Et une autre fois, avec un air de compassion: «Dieu n'aura jamais, dit-elle, le courage de le damner.»