Enfin, après plusieurs semaines de conférences assidues, La Fontaine reçut le Saint Viatique «avec des sentiments dignes de la candeur de son âme et des vertus du meilleur chrétien.» Plusieurs de ses confrères de l'Académie, sur sa demande expresse, assistaient à la cérémonie, et en leur présence il témoigna hautement d'un profond repentir de ses égarements passés comme de la publication de ses Contes, promettant, s'il recouvrait la santé, de ne plus employer ses talents qu'à la composition d'œuvres morales et pieuses, et il tint exactement parole.
Il ne faut pas oublier un noble trait du jeune duc de Bourgogne à peine âgé de onze ans. «De son pur mouvement, dit Montenault, et sans y être porté par aucun conseil, il envoya un gentilhomme à La Fontaine pour s'informer de l'état de sa santé et pour lui présenter de sa part une bourse de cinquante louis d'or. Il lui fit dire en même temps qu'il aurait souhaité d'en avoir davantage; mais que c'était tout ce qui lui restait du mois courant et de ce que le roi lui avait fait donner pour ses menus plaisirs.»
Tous ces évènements firent abandonner complètement la pensée du départ pour l'Angleterre; et l'on peut douter que La Fontaine ait jamais songé sérieusement à cet exil, alors qu'il savait avoir en France des amis sur lesquels il pouvait compter. Dès qu'il put sortir, il se dirigea vers la demeure de M. d'Hervard, conseiller au parlement, et qui lui était tout dévoué. Chemin faisant, il rencontra le conseiller qui, avec la plus touchante bonté, lui dit:
«Je venais vous chercher, ma femme et moi nous vous offrons l'hospitalité de l'amitié et nous vous prions de venir demeurer avec nous.
—J'y allais! répondit La Fontaine avec cette simplicité de la pleine confiance qui ne fait pas moins d'honneur au poète qu'à ses amis. La postérité doit une reconnaissance non moins vive à ceux-ci qu'à Mme de la Sablière puisque, grâce à eux, languissant, presque infirme, pendant les deux années qu'il vécut encore, La Fontaine se vit entouré de toutes les sollicitudes d'une affection presque filiale. Mme d'Hervard, jeune femme encore, fut pour le septuagénaire une garde-malade des plus dévouées. Ce fut dans les bras de ces deux excellents amis que La Fontaine mourut à l'âge de soixante-treize ans (13 mars 1695). Alors seulement on s'aperçut que sous sa chemise le poète pénitent portait un cilice, ce qui fit dire à Racine le fils.
Vrai dans tous ses écrits, vrai dans tous ses discours,
Vrai dans sa pénitence à la fin de ses jours,
Du maître qu'il approche il prévient la justice,
Et l'auteur de Joconde est armé d'un cilice.
Mais mieux encore que Racine, La Fontaine témoigne des sentiments qui l'animaient par cette lettre qu'il écrivit, un mois à peine avant sa mort, à son ami de Maucroy[94]:
«Tu te trompes assurément, mon cher ami, s'il est bien vrai, comme M. de Soissons me l'a dit, que tu me crois plus malade d'esprit que de corps. Il me l'a dit pour tâcher de m'inspirer du courage; mais ce n'est pas de quoi je manque. Je t'assure que le meilleur de tes amis n'a plus à compter sur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors point si ce n'est pour aller un peu à l'Académie, afin que cela m'amuse. Hier, comme j'en revenais, il me prit, au milieu de la rue... une si grande faiblesse que je crus véritablement mourir. Ô mon cher, mourir n'est rien; mais songes-tu que je vais comparaître devant Dieu? Tu sais comme j'ai vécu. Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l'éternité seront peut-être ouvertes pour moi.»
Pareille lettre n'a pas besoin de commentaire; et certes nous préférons de beaucoup ce grave et admirable langage à celui que tenait, bien des années auparavant, il est vrai, et sans doute en se jouant, le poète:
Jean s'en alla comme il était venu,
Mangeant son fonds avec son revenu,
Et crut les biens chose peu nécessaire.
Quant à son temps bien sut le dispenser;
Deux parts en fit, dont il soulait passer
L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.