Voici le portrait que D'Olivet, qui avait vécu avec plusieurs des amis du poète, nous a laissé de La Fontaine et qu'on peut croire plus fidèle que celui de La Bruyère, enclin à exagérer:
«À sa physionomie on n'eut point deviné ses talents. Rarement il commençait la conversation, et même pour l'ordinaire, il y était si distrait qu'il ne savait ce que disaient les autres. Il rêvait à tout autre chose sans qu'il pût dire à quoi il rêvait. Si pourtant il se trouvait entre amis et que le discours vînt à s'animer par quelque agréable dispute, surtout à table, alors il s'échauffait véritablement, ses yeux s'allumaient, c'était La Fontaine en personne et non pas un fantôme revêtu de sa figure.
«On ne tirait rien de lui dans un tête à tête, à moins que le discours ne roulât sur quelque chose de sérieux et d'intéressant pour celui qui parlait. Si des personnes dans l'affliction s'avisaient de le consulter, non seulement il écoutait avec grande attention, mais, je le sais de gens qui l'ont éprouvé, il s'attendrissait; il cherchait des expédients, il en trouvait; et cet idiot (sic), qui de sa vie n'a fait à propos une démarche pour lui, donnait les meilleurs conseils du monde; autant était-il sincère dans le discours, autant était-il facile à croire ce qu'on lui disait.
«Une chose qu'on ne croirait pas de lui et qui est pourtant très-vraie, c'est que, dans ses conversations, il ne laissait rien échapper de libre ni d'équivoque. Quantité de gens l'agaçaient dans l'espérance de lui entendre faire des contes semblables à ceux qu'il a rimés; mais il était sourd et muet sur ces matières; toujours plein de respect pour les femmes, donnant de grandes louanges à celles qui avaient de la raison, et ne témoignant jamais de mépris à celles qui en manquaient[95].»
Une anecdote encore avant de terminer, anecdote qui nous est racontée par l'auteur de la Vie de La Fontaine, mise en tête de l'édition des Fables de l'année 1813. «On aime à voir, comme le dit Walckenaer, aux temps les plus affreux de la Révolution, le nom seul de La Fontaine sauver d'une mort inévitable ses derniers descendants.»
Après avoir perdu toute sa fortune par suite des évènements politiques, madame de Marson, arrière-petite fille de La Fontaine, vivait obscurément à Versailles avec son fils et sa fille, et s'occupait de leur éducation, quand on surprit une lettre à elle écrite par un de ses parents émigré. «Mandée au comité révolutionnaire, dit M. Creuzé de Lessert, madame de Marson y comparut accompagnée de ses deux enfants. Il était incontestable qu'elle avait été en correspondance avec un parent proscrit: on lui prononçait son arrestation qui, d'après ce fait alors si criminel, la perdait infailliblement, lorsqu'un des nombreux témoins de cette scène, un homme du peuple qui venait souvent dans sa maison s'écria:
«Ô ciel! faire périr une petite fille de La Fontaine, une dame qui élève si bien ses enfants!»
«Cette exclamation fit le plus grand effet sur l'assemblée et même sur le comité. Le président, se tournant vers le petit de Marson, alors âgé de dix ans, lui dit:
«Que t'apprend-on?»
«À cet interrogatoire qui ressemblait fort à celui fait par Athalie, la mère tremblante craignait que son fils n'eût un peu la franchise de Joas; mais heureusement l'enfant répondit: