«Vérité fut selon la fame (renommée) qui courait, que le roi de Navarre (Charles-le-Mauvais), du temps qu'il se tenait en Normandie et que le roi de France (Charles V) était duc de Normandie, il le voulut faire empoisonner; et reçut le roi de France le venin; et fut si avant mené que tous les cheveux de la tête lui churent, et tous les ongles des pieds et des mains, et devint aussi sec qu'un bâton, et n'y trouvait-on point de remède. Son oncle, l'empereur de Rome, ouït parler de sa maladie; si (or) lui envoya tantôt et sans délai un maître médecin qu'il avait de lez (près de) lui, le meilleur maître et le plus grand en science qui fût en ce temps au monde, ni que on sût ni connût, et bien le voyait-on par ses œuvres. Quand ce maître médecin fut venu en France de lez le roi, qui lors était duc de Normandie, et il eut la connaissance de sa maladie, il dit qu'il était empoisonné et en grand péril de mort. Si fit adonc, en ce temps, de celui qui puis fut roi de France, la plus belle cure dont on put ouïr parler; car il amortit en tout ou en partie le venin qu'il avait pris et reçu; et lui fit recouvrer cheveux et ongles et santé, et le remit en point et en force d'homme parmi ce que, tout petit à petit, le venin lui issait et coulait par une petite fistule qu'il avait au bras. Et à son département, car on ne put le retenir en France, il donna une recette dont on userait tant qu'il vivrait. Et bien dit au roi de France et à ceux qui de lez lui étaient:

«Si très tôt que cette petite fistule laira (cessera) de couler et sèchera, vous mourrez sans point de remède, mais vous avez quinze jours au plus de loisir pour vous aviser et penser à l'âme. Bien avait le roi de France retenu toutes ces paroles; et porta cette fistule vingt-trois ans, laquelle chose par maintes fois l'avait fort ébahi... Si quand cette fistule commença à sécher et non couler, les doutes (craintes) de la mort lui commencèrent à approcher. Si ordonna, comme sage homme et vaillant qu'il était, toutes ses besognes.» (Froissart: Livre II.)

Froissart mourut à Chimay vers 1410. D'après un vieux manuscrit découvert dans cette ville: «Son corps est ensepulturé à Chimay, en la chapelle où sont les fonts baptismaux.» Après sa mort, on fit beaucoup de vers à sa louange, nous citerons seulement une de ces pièces en façon d'épitaphes.

HONORARIUM.

Gallorum sublimis honos et fama tuorum,
Hic, Froissarde, jaces, si modò fortè jaces.
Historiæ vivus studuisti reddere vitam,
Defuncto vitam reddet at illa tibi.

«Froissart, qui fut la gloire et l'honneur des Gaules, gît ici, supposé qu'il soit mort. Vivant, ô Froissart, tu t'étudiais à rendre la vie à l'histoire, et celle-ci, quand tu n'es plus, fait de même pour toi.»

Froissart n'était pas seulement prosateur excellent mais aussi poète distingué. D'ailleurs, sa verve s'exerçait trop volontiers, à la façon de Pétrarque, sur les sujets chers alors comme aujourd'hui aux faiseurs de romans et romances. Voici d'une de ses meilleures pièces un fragment comme échantillon de sa manière:

Ce fut au joli mois de may,
Je n'eus doubtance ni esmai (effroi)
Quand j'entray en un jardinet.
Il estoit assez matinet,
Un peu après l'aube crevant (croissant)
Nulle riens ne m'alloit gresvant (pesant),
Mès (mais) toute chose me plaisoit
Pour le joli temps qu'il faisoit,
Et estoit apparent dou (de) faire.
.........
Je me tenois en un moment
Et pensois au chant des oiseauls,
En regardant les arbriseaus,
Dont il y avait grant foison,
Et estoie sous un buisson
Que nous appelons aube-espine
Qui devant et puis l'aube espine;
Mes la flour (fleur) est de tel (telle) noblesse.
Que la pointure petit blesse;
.........
Tout envi que là me seoie (seyais)
Et que le firmament veoie (voyais)
Qui estoit plus clair et plus pur
Que ne soit argent ne azur,
En un penser je me ravis.....

[96] Biographie Universelle, article Froissart.

[97] Quel monstrueux abus de la victoire! La guerre était plus inhumaine alors qu'aujourd'hui.