DES GENETTES

Tout le monde connaît la belle gravure d'Hippocrate refusant les présents du roi Artaxercès, gravure faite d'après le tableau de Girodet-Trioson. Il est dans la vie de notre illustre contemporain Des Genettes, plusieurs traits dignes assurément d'une bien autre admiration et qui, plus encore que le magnanime refus du médecin grec, méritaient d'être popularisés par la peinture et la gravure. Mais en était-il besoin alors que les plus glorieux sont encore dans la mémoire de tous? Qui ne sait par exemple l'héroïque, l'infatigable dévouement de Des Genettes comme médecin en chef de l'armée pendant l'expédition d'Égypte.

«À peine arrivé en Égypte, disent les biographes[98], il ne tarda pas à se trouver aux prises avec la peste; cette maladie terrible et mystérieuse, qui semble se propager surtout par l'effroi qu'elle inspire, fut combattue avec un merveilleux succès par le docteur Des Genettes au moyen des plus sages prescriptions hygiéniques, au besoin par une thérapeutique hardie et savante, et toujours en agissant avec force sur le moral des malades et sur l'imagination de tous. À la fin du siège de Saint-Jean d'Acre, lorsque le fléau exerçait de tels ravages dans l'armée de Syrie qu'on voyait défaillir les plus intrépides courages, comprenant qu'un grand exemple était nécessaire pour rendre un peu de calme et de confiance aux soldats que démoralisait la terreur, pour les faire douter au moins du caractère contagieux de la maladie, au milieu de l'hôpital, M. Des Genettes trempa une lancette dans le pus d'un bubon et se fit deux piqûres dans l'aine et près de l'aisselle, expérience incomplète a-t-il dit plus tard, et qui fait seulement voir que les conditions nécessaires pour que la contagion ait lieu ne sont pas déterminées.»

Un autre jour, à la suite d'une conversation qu'il avait eue avec Berthollet soutenant que les miasmes pestilentiels se transmettent surtout par la salive, il se rend avec son ami dans la salle des malades. Un de ces derniers, moribonds déjà, voyant approcher de son lit le médecin, se soulève par un suprême effort et lui tend son verre dans lequel restait une partie de la potion ordonnée et demande au docteur de la partager avec lui.

«Donnez!» dit Des Genettes qui prend le verre des mains du pestiféré et le vide sans sourciller: «Action, dit le docteur Pariset, qui donna une lueur d'espoir au mourant, mais qui fit pâlir et reculer d'horreur tous les assistants: seconde inoculation, plus redoutable que la première, de laquelle Des Genettes semblait lui-même tenir peu de compte[99]

Mais revenons à l'ordre chronologique et à la biographie. Des Genettes (Réné-Nicolas Dufriche, baron) naquit à Alençon en 1762. Sa famille (les Dufriche et les Valazé) était originaire d'Essée, joli bourg situé entre Seez et Alençon. Il commença ses études classiques au collège de cette dernière ville et les acheva à Paris dans la maison de Sainte-Barbe. Peu de temps après sa sortie, il lui échut un héritage, et cette fortune inespérée lui permit d'employer quelques années en voyages. Après un séjour en Angleterre, il se rendit en Italie où il se lia avec les professeurs les plus distingués des universités, et notamment le docteur Paul Mascagni. Les voyages ne l'avaient pas détourné des études médicales vers lesquelles l'entraînait sa vocation puisque, à son retour en France, il se rendit immédiatement à Montpellier où il fut reçu docteur après un brillant examen. Faut-il croire à l'exactitude du portrait que nous fait de Des Genettes à cette époque un biographe qui, contrairement à tous les autres, paraît assez peu sympathique à l'illustre médecin? «Des Genettes avait alors vingt-sept ans. Bien fait de sa personne, d'un esprit mordant et ironique et d'une physionomie saisissante, libéral par tempérament quoique assez fier de sa gentilhommerie, fort disert, démonstratif et enjoué; peu scrupuleux en fait d'épigrammes et de médisances, faisant le portrait sans atténuer les défauts et joignant le talent du mime à celui du causeur; habile à improviser l'anecdote sans jamais taire ni les dates ni les noms propres, ce qui allait fréquemment jusqu'à la personnalité, Des Genettes fréquentait non-seulement les cercles du monde, mais les personnages haut placés dont sa façon de parler très-accentuée et son verbe élevé aiguillonnaient singulièrement la curiosité et l'attention[100]

J'ai peur qu'il n'y ait dans ce portrait plus de fantaisie et de parti pris que de vérité; dans tous les cas, Des Genettes, corrigé par l'expérience et la réflexion, pensait et surtout agissait bien différemment plus tard lui qui disait dans son Éloge de Hallé: «M. Hallé avait des volontés bien prononcées dès que cela devenait nécessaire. Ce n'était point de l'obstination mais du vrai caractère. Quand il entendait médire, il souriait finement et souvent avec dédain; plus souvent il détournait la tête pour se boucher les oreilles. Quand il entendait calomnier des gens de bien, déprécier des services éminents, attaquer les institutions utiles et recommandables, c'était bien autre chose. En effet, lorsqu'il éprouvait des mouvements d'indignation, sa voix s'animait tout à coup, les expressions les plus heureuses accouraient en foule pour seconder sa pressante dialectique, et il s'élevait à une éloquence d'autant plus persuasive qu'elle jaillissait de son cœur.»

Voilà certes un noble langage, et qui répond victorieusement à ce qu'on a lu plus haut. Au mois de mars de l'année 1793, Des Genettes, par l'entremise de Thouret, directeur de l'École de santé et dont plus tard il épousa la fille, obtint un brevet de médecin militaire, et tout aussitôt il quitta Paris pour se rendre à son poste en Italie. «Il y passa trois années, servit sous plusieurs généraux, et comme il montra du zèle et surtout de l'humanité, un esprit capable et prompt, un caractère résolu, il obtint bientôt l'estime de ses chefs, la confiance du soldat, le respect même des étrangers, et ce fut de l'assentiment de tous qu'il franchit les grades intermédiaires: dès 1794, c'est-à-dire après une année de service, il était déjà médecin en chef de l'armée.»

Ainsi s'exprime le biographe cité plus haut qui, quoique peu disposé, ce semble, à la sympathie, parle comme ses confrères (avec moins de chaleur sans doute) et ne peut se refuser à rendre témoignage à la vérité. Des Genettes se rencontra à Nice avec Bonaparte, plus jeune que lui de quelques années, et qui fut prompt à l'apprécier; car lorsqu'ils se séparèrent, le jeune général lui dit: