«Vous m'avez défendue, Monsieur, d'une manière délicate et généreuse; c'était la seule qui pût me convenir; je vous en remercie et je veux vous donner une preuve de mon estime. On vient de m'apprendre que tous mes biens sont confisqués: je dois quelque chose à la prison, je vous charge d'acquitter cette dette.»
Chauveau-Lagarde s'empressa d'accomplir ce pieux devoir, et avant même que Charlotte quittât la prison pour être conduite à l'échafaud, toujours calme, toujours forte et courageuse, mais revenue de quelques-unes de ses illusions d'après ce fragment d'une lettre à Barbaroux: «Quel triste peuple pour fonder une république! On ne conçoit pas ici qu'une femme inutile, dont la plus longue vie n'est bonne à rien, puisse s'immoler de sang-froid à son pays.» La pauvre jeune héroïne n'eût pas dû ignorer que l'assassinat jamais n'a rien fondé, et qu'une vie n'est jamais inutile, n'est jamais trop longue, lorsqu'elle est remplie par la pratique des humbles et pieuses vertus et des obscurs dévoûments qui sont l'honneur de la femme, jeune fille où mère de famille.
Quelques mois après l'exécution de Charlotte Corday, Chauveau-Lagarde fut choisi d'office par le tribunal pour défendre une autre et plus illustre accusée, l'infortunée Marie-Antoinette. «Quelques personnes, dit Chauveau-Lagarde lui-même dans sa brochure si intéressante relative au procès[46], ont vanté le prétendu courage qu'il nous fallut (à M. Tronçon-Ducoudray et à moi) pour accepter cette tâche à la fois honorable et pénible: elles se sont trompées. Il n'y a point de vrai courage sans réflexion. Nous ne songeâmes pas même aux dangers que nous allions courir. Je partis à l'instant pour la prison, plein du sentiment d'un devoir si sacré, mêlé de la plus profonde amertume.»
Puis il reprend avec un accent où le cœur se trahit, où l'on sent cette vivacité de souvenirs du témoin oculaire ému, attendri: «La chambre où fut renfermée la Reine était alors divisée en deux parties par un paravent. À gauche en entrant était un gendarme avec ses armes; à droite, on voyait dans la partie occupée par la Reine, un lit, une table, deux chaises. Sa Majesté était vêtue de blanc avec la plus extrême simplicité.
«..... En abordant la Reine avec un saint respect, mes genoux tremblaient sous moi; j'avais les yeux humides de pleurs; je ne pus cacher le trouble dont mon âme était agitée, et mon embarras fut tel, que je ne l'eusse éprouvé jamais à ce point si j'avais eu l'honneur d'être présenté à la Reine et de la voir au milieu de sa cour, assise sur un trône, environnée de tout l'éclat de sa couronne.
«Elle me reçut avec une majesté si pleine de douceur, qu'elle ne tarda pas à me rassurer par la confiance dont je m'aperçus bientôt qu'elle m'honorait à mesure que je lui parlais et qu'elle m'observait.» De cette confiance d'ailleurs le défenseur sut se montrer digne. «Je lus avec elle son acte d'accusation. À la lecture de cette œuvre d'enfer, mois seul je fus anéanti. La Reine sans s'émouvoir, me fit des observations,» insistant sur l'inanité de l'accusation fondée sur cette prétendue conspiration contre la France, d'accord avec les ennemis de l'extérieur et de l'intérieur.
Les pièces annexées à l'acte d'accusation pourtant étaient en si grand nombre, qu'il semblait impossible, dans le peu de temps qui restait, d'en prendre connaissance. L'avocat obtint, non sans peine, de la Reine qu'elle fît une demande à la Convention pour qu'il lui fût accordé un délai rigoureusement nécessaire. La note fut remise à Fouquier-Tainville qui promit de la communiquer à l'Assemblée; mais il n'en fit rien, on n'en fit qu'un usage inutile, puisque, le lendemain matin, dès huit heures, ainsi qu'il avait été annoncé, les débats commencèrent, ils durèrent pendant vingt heures consécutives.
«Il faut avoir été présent, dit Chauveau-Lagarde, à tous les détails de ce débat trop fameux pour avoir une juste idée du beau caractère que la Reine y a développé;» «plus occupée des autres que d'elle-même, comme l'a écrit M. de Montjoie; elle mit tous ses soins à ne compromettre aucune des personnes qui lui avaient été attachées.»
«..... La Reine fut, dans son procès, comme elle l'avait toujours été durant le cours de sa vie, admirable de bonté. En voici d'ailleurs comme preuve quelques traits que j'ai recueillis dans ses réponses:
«On lui reproche d'avoir, avec le Roi, trompé le peuple: