»Elle répond: «Que sans doute le peuple a été trompé; qu'il l'a même été cruellement; mais que ce n'est assurément ni par le Roi, ni par elle qui l'ont toujours également aimé.
»On reprochait à la Reine d'avoir entretenu, avant la Révolution, des rapports politiques avec le roi de Bohème et de Hongrie (Joseph II).
»Elle répond: «Qu'elle n'a jamais entretenu avec son frère que des rapports d'amitié et point de politique; mais que si elle en avait eu de ce genre, ils auraient été tous à l'avantage de la France.
»On l'accuse d'avoir constamment nourri avec le Roi le projet de détruire la liberté, en remontant sur le trône, à quelque prix que ce soit.
»Elle répond: «Que le Roi et elle n'avaient pas besoin de remonter sur le trône, puisqu'ils y étaient qu'ils n'avaient, au reste, jamais désiré rien autre chose que le bonheur de la France; et qu'il leur aurait suffi que la France fût heureuse pour qu'ils le fussent eux-mêmes.»
Toutes les autres et si nombreuses questions faites à l'illustre accusée avaient le même caractère de puérilité odieuse ou d'absurdité ridicule; et toujours elle sut répondre avec autant de dignité que d'à-propos. Mais qu'importait au tribunal! que lui importait la plaidoierie des avocats dont Chauveau-Lagarde dit modestement: «Sans doute quelque talent que déploya M. Tronçon-Ducoudray dans sa plaidoierie et quelque zèle que je pouvais avoir mis dans la mienne, nos défenses furent nécessairement au-dessous d'une telle cause, pour laquelle toute l'éloquence d'un Bossuet ou d'un Fénelon n'aurait pu suffire ou serait restée du moins impuissante.»
«... Ce que je puis dire, d'ailleurs, c'est que ni la présence des bourreaux devant lesquels un mot, un geste, une réticence pouvaient être un crime, ni l'appareil épouvantable de la mort dont nous étions environnés, ne nous ont fait oublier nos obligations; mais qu'au contraire nous combattîmes avec chaleur, avec énergie et de toutes nos forces, tous les chefs d'accusation, et que nous plaidâmes pendant plus de trois heures.... Il ne faut pas que les étrangers puissent croire que, dans les temps horribles où la Reine et Mme Élisabeth ont été assassinées, elles aient péri sans défense; ou, ce qui serait la même chose, pour ne pas dire plus affreux encore, que les Français qui furent chargés de les défendre n'aient pas senti toute l'importance de la mission qui leur était confiée.»
«... J'avais ainsi plaidé pendant près de deux heures, j'étais accablé de fatigue; la Reine eut la bonté de le remarquer et de me dire avec l'accent le plus touchant:
«Combien vous devez être fatigué, M. Chauveau-Lagarde: je suis bien sensible à toutes vos peines.»
«Ces mots qu'on entendit autour d'elle ne furent point perdus pour les bourreaux... La séance fut un instant suspendue avant que M. Tronçon-Ducoudray prît la parole. Je voulus en vain me rendre auprès de la Reine: un gendarme m'arrêta sous ses propres yeux. M. Tronçon-Ducoudray, ayant ensuite plaidé, fut arrêté de même en sa présence; et de ce moment, il ne nous fut plus permis de lui parler.»