Comment s'étonner, après ces citations, que l'éloge de Louvois et plus encore celui de Colbert se trouve comme stéréotypé dans toutes les histoires et qu'on ne tarisse pas sur leur compte, même certains écrivains qui se proclament libéraux et se piquent d'indépendance vis-à-vis des puissances, qualifiant «d'esprit courtisanesque et rétrograde» la réserve et les témoignages de respect pour l'autorité dont ne se croient jamais affranchis les historiens qui savent ne rien sacrifier des principes tout en n'oubliant point, dans leur impartialité, ce qu'ils doivent à la vérité. Nous en trouvons un remarquable exemple dans un auteur que nous avons eu plus d'une fois l'occasion de citer et dont nous reproduisons d'autant plus volontiers les appréciations sur Colbert et Louvois qu'elles différent beaucoup des jugements du plus grand nombre, de la presque totalité (à l'égard de Colbert surtout) des écrivains même monarchiques et conservateurs auxquels le parti pris de la tradition semble avoir fait illusion et dérobé la claire-vue des évènements. Voici comment St-Victor s'exprime sur Colbert:
«Il entendait les finances, le commerce, les manufactures et toutes les branches de l'administration intérieure, aussi bien que Louvois entendait la guerre; et pour les administrateurs exclusifs de cette science industrielle qu'il rendit florissante en France plus qu'elle ne l'avait été jusqu'à lui, il n'y eut jamais de plus grand ministre que Colbert. Il faudrait sans doute le louer sans réserve, si, tout en administrant avec cette supériorité qu'on ne peut lui contester, son esprit se fût élevé au-dessus du matériel de son administration, et si, non moins blâmable en ce point que son rival, il n'eût pas, comme lui, cherché à tout abattre sous le despotisme étroit dans lequel leurs basses flatteries avaient renfermé leur maître et dont ils partageaient avec lui, et à l'ombre de son nom, les funestes prérogatives.... Tout ce qui osait résister à ce despotisme sans règles et sans bornes devait être brisé. Ce n'était point assez que Louis XIV eût la plénitude du pouvoir temporel à un degré où aucun roi de France ne l'avait possédé avant lui; il arriva, ainsi que nous l'avons vu, qu'un pape eut l'audace de ne pas se plier à toutes ses volontés; il convint d'apprendre au pouvoir spirituel à quelle distance il devait se tenir du grand roi, et comme nous l'apprend Bossuet lui-même, «les quatre articles sortirent à cet effet des bureaux du surintendant.»
La conduite de Louis XIV, par exemple, conseillé ou mieux influencé, entraîné du côté où il penchait par Colbert, dans l'affaire du duc de Créquy à Rome, comment la comprendre, et surtout, dit très-bien St-Victor, comment l'excuser? «En fut-il jamais de plus dure, de plus injuste, de plus cruelle même et d'un plus dangereux exemple? Quel triomphe pour le roi de France de se montrer plus puissant que le pape comme prince temporel, et sous ce rapport, de ne mettre aucune différence entre lui et le dey d'Alger ou la république de Hollande; de refuser toutes les satisfactions convenables à sa dignité que celui-ci s'empressait de lui offrir à l'occasion d'un malheureux évènement que les hauteurs de son ambassadeur avaient provoqué et dont il lui avait plu de faire une insulte[52]; de violer en lui tous les droits de la souveraineté en le citant devant une de ses cours de justice et en séquestrant une de ses provinces; de le contraindre, par un tel abus de la force, à s'humilier devant lui par une ambassade extraordinaire dont l'effet immanquable était d'affaiblir, au profit de son orgueil, la vénération que ses peuples devaient au Père commun des fidèles et dont son devoir à lui-même était de leur donner le premier l'exemple? Il le remporta ce déplorable triomphe....»
«Louvois avait fait de Louis XIV le vainqueur et l'arbitre de l'Europe: Colbert jugea que ce n'était point assez et ne prétendit pas moins qu'à le soustraire entièrement à l'ascendant, de jour en jour moins sensible, que l'autorité spirituelle exerçait sur le souverain. Il n'y réussit point entièrement parce qu'il aurait fallu pour obtenir un tel succès que Louis XIV cessât d'être catholique; mais le mal qu'il fit pour l'avoir tenté fut irréparable.»
Néanmoins il ne faut pas dire: «Qu'importe!» à propos du repentir tardif de Colbert tourmenté sur son lit de mort, d'après ce qu'on rapporte, de remords et d'anxiétés qui prouvent qu'en agissant comme on l'a vu, dans l'intérêt de son ambition seule, il faisait violence à sa propre conscience:
«Oh! s'écriait-il avec une amère douleur, combien n'étais-je pas aveugle et insensé? Hélas! si j'avais fait pour le Roi du ciel la moindre partie de ce que j'ai fait pour un roi de la terre, si j'avais donné au souci de l'éternité un peu davantage de ce temps prodigué si malheureusement à de vaines sollicitudes, hélas! je serais en ce moment plus tranquille!»
Un autre et grand sujet d'inquiétude pour le mourant dut être le ressouvenir de certaines opérations financières, au profit de l'État, sur lesquelles autrefois il avait pu se faire illusion, mais qu'il appréciait comme la probité sévère avait fait dès lors. À Colbert, comme on l'a souvent répété «Louis XIV dut ce rétablissement des finances qui le rendit en peu d'années maître si tranquille et si absolu de son royaume; mais il n'est pas inutile d'observer, pour réduire à sa juste valeur ce qui, au premier coup d'œil, pourrait sembler un effort du génie, que cette restauration financière ne fût opérée que par un odieux abus de ce pouvoir qui déjà ne voulait plus reconnaître de borne et qu'une banqueroute fut le moyen expéditif que le contrôleur général imagina pour arriver au but qu'il voulait atteindre. Elle fut opérée tout à la fois et sur les engagements de la cour connus sous le nom de billets d'épargne et sur les rentes de l'Hôtel-de-Ville[53], par des manœuvres qui ne peuvent étonner de la part d'un homme dont la conduite envers Fouquet n'offre qu'un tissu de bassesses, de fourberies et de cruautés, mais qui étaient assurément fort indignes de la probité du grand roi. Enfin ce qui eût été difficile pour qui aurait voulu avant tout être juste, se fit très facilement par l'injustice et par la violence.»
Le jugement motivé de l'auteur du Tableau historique et pittoresque de Paris sur Louvois (t. 4, 1re partie) ne nous semble pas moins digne d'attention.
«Louvois mourut pendant le cours de cette guerre (1692) que son égoïsme cruel et sa basse jalousie avait allumée; et sa mort prévint de quelques instants la disgrâce éclatante que lui préparait son maître désabusé.... On ne peut nier que ce ministre ne possédât à un très haut degré, ainsi que nous l'avons déjà dit, la sagacité et l'activité nécessaires pour saisir l'ensemble et les détails de la vaste administration qui lui avait été confiée, et qu'il ne l'eût perfectionnée de manière à y produire ce qu'on n'aurait pas cru possible avant lui; mais sans parler des guerres injustes et impolitiques dans lesquelles il entraîna Louis XIV, guerres qui creusèrent pour la monarchie un abîme que rien n'a pu combler, et même en ne le considérant que comme ministre de la guerre, ce qui est son beau côté, il est important de remarquer que, sous ce rapport, il fut encore pernicieux à la France en voulant tout soumettre à ce mécanisme administratif qu'il avait si singulièrement perfectionné. L'ordre du tableau, dont il fut l'inventeur et qui plut à un monarque absolu dont la politique était de tout niveler autour de lui, éteignit toute émulation, toute ardeur pour le service militaire, et détruisit l'école des grands capitaines. Le système de tracer les plans de campagne dans le cabinet et de tenir ainsi les généraux à la lisière acheva ce que l'ordre du tableau avait commencé.» (Saint-Victor).
Louvois aussi bien que Colbert réussit à confisquer à son profit la meilleure et la plus solide part du pouvoir en persuadant au roi qu'il n'était que le simple exécuteur de ses volontés, quand lui ministre faisait faire au souverain tout ce qu'il voulait et voici comment d'après ce que Saint Simon nous raconte: «Son esprit naturellement petit (nous laissons à Saint Simon la responsabilité de ce langage excessif à notre sens), se plut en toutes sortes de détails. Il (le roi) entra sans cesse dans les deniers sur les troupes, habillement, évolutions, armement, exercice, discipline, en un mot, dans toutes sortes de bas détails; il ne s'en occupait pas moins sur ses bâtiments, sa maison civile, ses extraordinaires de bouche: il croyait toujours apprendre quelque chose à ceux qui en ce genre en savaient le plus, qui recevaient en novices les leçons qu'ils savaient par cœur depuis longtemps. Ces pertes de temps, qui paraissaient au roi avoir tout le mérite d'une application continuelle, étaient le triomphe de ses ministres qui, avec un peu d'art et d'expérience à le tourner, faisaient venir comme de lui ce qu'ils voulaient eux-mêmes, et qui conduisaient le grand monarque selon leurs vues et trop souvent selon leurs intérêts tandis qu'ils s'applaudissaient de le voir se noyer dans les détails.»