Pas n'est besoin de dire que le jardin anglais, tracé devant le château, n'est pas de celui-ci; car il y a peu d'années, il n'existait pas non plus que les fossés profonds qui lui servent de clôture.

Qui nous eût dit, quand nous écrivions ces lignes, que ce glorieux monument, bientôt ne serait plus qu'une lamentable ruine, après être devenu la proie des flammes allumées par des misérables qui n'avaient assurément de Français que le nom!

Comme les Tuileries n'ont-ils pas incendié le palais du quai d'Orsay, la Légion-d'Honneur, l'Hôtel-de-Ville, le Ministère des Finances, le Palais de Justice, le Grenier d'Abondance, et combien d'autres édifices, l'orgueil de Paris comme de la France? Et assurément, si le temps ne leur eût manqué à ces infâmes, et que leur plan dans son ensemble eût réussi, ils auraient pareillement brûlé la Sainte-Chapelle, Notre-Dame, le Louvre, toutes nos églises, tous nos monuments, aussi bien les maisons et habitations du pauvre que celles du riche. Ce Paris en un mot, dont ils avaient fait leur conquête, on sait comment, plutôt que de le rendre, dans leur furieux désespoir de se voir arracher ce magnifique butin, ils voulaient tout entier le détruire!...

Paris à cette heure, sans l'héroïsme et l'indomptable élan de l'armée, ne serait plus qu'un immense monceau de cendres, une vaste nécropole avec des milliers et des milliers de cadavres enfouis sous les décombres.

Turenne (rue): Quel plus bel éloge et plus complet que celui qui est contenu dans cette courte page de Madame de Sévigné écrite à propos de la mort du grand homme:

«Ne croyez point, ma fille, que son souvenir soit déjà fini dans ce pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout n'entraîne pas sitôt une telle mémoire, elle est consacrée à l'immortalité.

«.... Vous ne sauriez croire comme la douleur de sa perte est profondément gravée dans les cœurs: vous n'avez rien par dessus nous que le soulagement de soupirer tout haut et d'écrire son panégyrique. Nous remarquions une chose, c'est que ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la grandeur de son cœur, l'étendue de ses lumières et l'élévation de son âme; tout le monde en était plein pendant sa vie, et vous pouvez penser ce que fait sa perte par dessus ce qu'on était déjà; enfin, ne croyez point que cette mort soit ici comme celle des autres. Vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira sans croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait pour lui; il n'eut tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût pas en bon état: on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent être dans son cœur; sa conversion si sincère nous a paru comme un baptême; chacun conte l'innocence de ses mœurs, la pureté de ses intentions, son humilité éloignée de toute sorte d'affectation, la solide gloire dont il était plein, sans faste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes, sa charité généreuse et chrétienne. Vous ai-je dit comme il rhabilla ce régiment anglais? il lui en coûta quatorze mille francs et il resta sans argent. Les Anglais ont dit à M. de Lorges qu'ils achèveraient de servir cette campagne pour venger la mort de M. de Turenne; mais qu'après cela ils se retireraient, ne pouvant obéir à d'autres qu'à lui. Il y avait de jeunes soldats qui s'impatientaient un peu dans les marais, où ils étaient dans l'eau jusqu'aux genoux; et les vieux soldats leur disaient:

«Quoi! vous vous plaignez? on voit bien que vous ne connaissez pas M. de Turenne; il est plus fâché que nous quand nous sommes mal; il ne songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici; il veille quand nous dormons; c'est notre père: on voit bien que vous êtes jeunes» et ils les rassuraient ainsi.

«Tout ce que je vous mande est vrai; je ne me charge point des fadaises dont on croit faire plaisir aux gens éloignés; c'est abuser d'eux, et je choisis bien plus ce que je vous écris, que ce que je vous dirais si vous étiez ici. Je reviens à son âme; c'est donc une chose à remarquer que nul dévot ne s'est avisé de douter que Dieu ne l'eût reçue à bras ouverts, comme une des plus belles et des meilleures qui soient jamais sorties de ses mains; méditez sur cette confiance générale de son salut, et vous trouverez que c'est une espèce de miracle qui n'est que pour lui. Vous verrez dans les nouvelles les effets de cette grande perte.» (Sévigné).

«La vie de Turenne, a dit quelque part Montesquieu, est un hymne à la louange de l'humanité.» (Voir pour les détails la (France héroïque)).